Hillsborough : l’enquête conclut à la négligence criminelle

C’est peut être un détail pour vous. Mais en Grande-Bretagne, pays où le football est la religion majoritaire mais non exclusive, ça veut dire beaucoup. Ce mardi 26 avril, le jury de l’enquête de constatation rend son verdict définitif dans l’affaire dite du « désastre d’Hillsborough », qui a vu 96 personnes, essentiellement des supporteurs du Liverpool Football club, décéder dans des conditions atroces. Depuis des années, les familles des victimes et les supporters du club  tentent d’obtenir justice. Quelques jours après la commémoration de la tragédie, les neuf jurés ont rendu leur position définitive ce matin à 11 heures, heure locale. Ils concluent que le massacre est le fruit d’une négligence criminelle et que les fans des Reds ne sont pas responsables du drame.

Ce verdict constate les faits et met en lumière les responsabilités. L’enquête, qui a duré plus de deux ans, conclut clairement que les décès sont la conséquence de manquements et de dysfonctionnements. La police du South Yorkshire, qui a déjà une très mauvaise réputation en raison de son comportement lors de la répression de la grève des mineurs, est particulièrement mise en cause par la délibération.

Hillsborough 19 avril 1989Le 15 avril 1989, la demi-finale de la Cup entre Liverpool et Nottingham Forest se déroule à Sheffield, en terrain neutre. L’enceinte, à l’ancienne, a été édifiée en 1899. Sa tribune ouest a été désignée pour accueillir les supporteurs de Liverpool. Transportés en car, ces derniers rencontrent des problèmes sur la route, ce qui retarde leur arrivée à Sheffield. A quelques minutes du coup d’envoi, plusieurs centaines voire des milliers de fans s’agglutinent devant la porte de Leppings Lane.

Pour accélérer le mouvement, les forces de police, dépassées, ouvrent un accès par lequel se faufilent les supporters des Reds. Problème : la tribune est déjà bondée. Le flux d’entrants déclenche alors un mouvement de foule. Sur le terrain, on ne se doute de rien mais après six minutes de jeu, l’arbitre suspend le match. Derrière Leppings Lane, les grillages ceinturant la tribune ouest compressent les supporteurs de Liverpool qui ne peuvent s’extirper du piège. Si quelques-uns parviennent à se hisser au second étage, d’autres ont moins de chance. 96 personnes trouvent la mort, 766 sont blessées. La police du South Yorkshire conclut à un mouvement de foule provoqué par des supporters ivres. Elle évoquera d’autres contre-vérités pour expliquer la tragédie. Le tabloid The Sun relaie à gros titres la version de la police. Raison pour laquelle, depuis lors, ce quotidien est boycotté à Liverpool.

Désastre d'HillsboroughEn effet, quatre jours après la tragédie, The Sun publie en une « la vérité sur Hillsborough ». Avec, à l’intérieur, des titres comme « on a fait les poches aux cadavres », « des supporters de Liverpool ont uriné sur les policiers ». D’autres journaux y font écho, note le site Contrast.org, qui les a recensés (en anglais). Ces accusations constituent un tissu de mensonges propagé par la police, dénonce un rapport rédigé par un groupe de travail indépendant, auquel participait l’évêque anglican de Liverpool, et publié en septembre 2012.

Epais de 450 000 pages, le document est particulièrement accablant envers les pouvoirs publics. Il révèle que la police a délibérément menti, profitant du contexte d’alors et du fait que le football anglais souffrait de hooliganisme, pour accuser les supporteurs de Liverpool d’avoir provoqué le drame par leur indiscipline. Les officiers présents à l’époque ont amendé pas moins de 164 procès-verbaux, pour montrer qu’ils avaient fait tout leur possible pour éviter le drame. D’autres ont tenté de ternir la réputation des victimes, allant jusqu’à relever les taux d’alcoolémie d’enfants.

Des fleurs en hommage aux victimes à Anfield Road

Le rapport indique également que la police s’est opposée à l’intervention des secours, ne laissant passer qu’une ambulance quand 44 s’étaient dépêchées de rallier les lieux. Pourquoi cette attitude ? Le rapport n’offre aucune réponse concrète, si ce n’est que la police a été dépassée par l’ampleur de l’évènement et a paniqué. Quoi qu’il en soit, 41 des 96 victimes auraient pu être assistées si les secours avaient été bien aiguillés, indique le texte. Le document met également en exergue qu’une bousculade de ce type avait eu lieu au même endroit l’année précédente, sans faire de victimes. La dangerosité du stade d’Hillsborough était donc connue.

La publication de ce rapport a amené à casser le premier verdict rendu en 1991. Le tribunal a été saisi d’une enquête de constatation, sans conséquence pénale. Elle avait mission de mettre en lumière les éventuels manquements et dysfonctionnements des différents acteurs. L’audience a été délocalisée à Warrington, dans le Cheschire, et a débuté le 31 mars 2014. Depuis lors, les jurés ont été réunis pendant 318 jours pour écouter les témoins, éplucher les preuves… Leur verdict est très attendu à Liverpool, où l’émotion est toujours forte. Chaque année, le 19 avril à 15h06, heure du drame, les cloches de la cathédrale de la grande cité du nord sonnent 96 fois. Le club rival de Liverpool FC, Everton, porte lui aussi le deuil des victimes d’Hillsborough.

Andy Burnham a mené campagne avec les familles pour que justice soit faite

Andy Burnham a mené campagne avec les familles pour que justice soit faite

L’affaire constitue aussi un enjeu politique. Margaret Thatcher, au pouvoir lors du drame, s’en est saisi pour éradiquer les hooligans des tribunes. La publication du rapport indépendant en 2012 a amené le Premier ministre David Cameron à présenter les excuses de la nation aux parents des victimes. Dans la classe politique, Andy Burnham, membre du parlement travailliste et shadow secrétaire à l’Intérieur, s’est fait connaître pour son engagement sans faille aux côtés des familles pour que justice soit faite aux 96 victimes de Hillsborough. A l’annonce du verdict de l’enquête, il a relevé :

« Cela a été la plus grande erreur judiciaire de notre temps. Mais c’est enfin fini. »

La responsabilité des supporteurs du Liverpool FC, longtemps mise en avant par la police, a été totalement écartée, par un jury unanime. Ce dernier, en revanche, a mis en avant les négligences, qualifiées de « criminelles », de la police du South Yorkshire, qui a tardé à faire à venir les secours. On estime à plus de 40 le nombre de vies qui auraient pu être sauvées avec une intervention plus rapide des secours. La secrétaire d’Etat à l’intérieur, Theresa May, devrait s’exprimer sur le sujet devant la chambre des Communes mercredi 27 avril.

Les familles des victimes chantent You'll Never Walk Alone

Les familles des victimes chantent You’ll Never Walk Alone

Il aura donc fallu 27 ans pour laver les victimes et les fans des Reds de tout soupçon. Et le même laps de temps pour que la vérité éclate enfin au grand jour. Comme le souligne sobrement sur son twitter l’ancien capitaine de Liverpool Jamie Carragher :

« Justice pour les 96. Enfin ! »

A l’annonce du verdict, les parents des victimes ont laissé s’exprimer leur émotion. Après des embrassades, ils se sont réunis pour chanter l’hymne de leur club. Et c’est bien aux 96 défunts que s’adressait ce « Tu ne marcheras plus jamais seul« .

Nathanaël Uhl


Bonus vidéo : Johnny Cash – You’ll Never Walk Alone

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