L’Irlande du Nord en deuil de sa coalition politique

L’Irlande du Nord est à nouveau en crise. Et c’est, peut être, le processus de paix lui-même qui serait remis en cause. La reprise des violences en est à l’origine, après l’assassinat cet été de Kevin McGuigan, un ex membre de l’Irish Republican Army (IRA – branche militaire des indépendantistes catholiques) repenti. Le chef de la police d’Irlande du Nord a accusé un groupe paramilitaire catholique d’être à l’origine du meurtre. Il n’en a pas fallu plus pour que l’un des cinq partis membres de la coalition au pouvoir dans le parlement régional de Belfast, l’Ulster Unionist Party (UUP – parti protestant unioniste minoritaire) quitte le gouvernement, non sans accuser le Sinn Féin, la branche politique des indépendantistes, de « couvrir » les meurtriers de Kevin McGuigan.

Le partage du pouvoir, power sharing, en Irlande du Nord, a été établi dans le cadre des accords du Vendredi Saint, signés en 1998, et complétés en 2006 par les accords de Saint-Andrews. Il prévoit une adaptation de la dévolution en vigueur en Ecosse ou au Pays de Galles. Ainsi, le premier ministre soit forcément un protestant unioniste (favorable au maintien dans le Royaume-Uni) et son vice-premier ministre un catholique indépendantiste. Les 5 partis principaux en Irlande du Nord sont également associés au gouvernement, le nombre de ministères qu’ils dirigent respectivement étant établi à la proportionnelle des voix obtenues lors des élections régionales. En fonction du dernier scrutin, l’actuel premier ministre est Peter Robinson, qui est aussi le leader du Democratic Unionist Party ; le vice-premier ministre en est Martin McGuinness, pour le Sinn Féin.

Le leader de l'UUP annonce le départ de son parti de la coalition au pouvoirLes propos du chef de la police attribuant à l’IRA provisoire le meurtre de Kevin McGuigan constituent une reconnaissance de facto de son existence. En soi, c’est une rupture avec la version officielle, selon laquelle l’organisation n’existe plus depuis le dépôt de ses armes en 2005.Les propos de la police embarrassent notamment le Sinn Féin, qui nie avec force la poursuite des activités de l’IRA. Branche politique de l’IRA à l’époque des Troubles, le parti dirigé par Gerry Adams partage aujourd’hui le pouvoir au sein de l’exécutif nord-irlandais avec quatre autres partis.

C’est le 26 août que l’UUP, plutôt marqué à droite et connu pour son opposition au mariage gay, a annoncé qu’il quittait le gouvernement de coalition nord-irlandais, déjà fragilisé sur la question budgétaire, pour rentrer dans l’opposition. Mike Nesbitt, son leader, a évoqué une « rupture de confiance » envers le Sinn Féin. Il estime que l’assassinat de l’ancien tueur de l’IRA, Kevin McGuigan, par des paramilitaires dont la police assurent qu’ils sont membres de l’IRA provisoire, compromet les relations entre catholiques et unionistes. La décision de l’UUP a été lourdement critiquée par le premier ministre d’Irlande du Nord, Peter Robinson.  Ce dernier a parlé d’un geste « illogique » et l’a accusé de « fuir le champ de bataille ».

Peter Robinson et Martin McGuinnessCela posé, la crise est désormais ouverte alors qu’une partie de l’opinion unioniste entend amener le DUP, majoritaire, à quitter à son tour le gouvernement de Stormont (siège de l’assemblée régionale d’Irlande du Nord). Peter Robinson souhaite suspendre les travaux du parlement nord-irlandais pour quatre semaines, le temps de renégocier des assurances avec l’ensemble des partenaires de la dévolution. « Dans les prochains jours, nous nous assurerons rapidement du respect d’un principe fondamental, a affirmé le premier ministre. A savoir que ceux qui sont dans le gouvernement en Irlande du Nord ne peuvent pas aussi être impliqués aux côtés de ceux qui s’engagent dans l’activité paramilitaire et criminelle. » Il a ensuite exprimé son souhait que le Sinn Féin quitte le gouvernement si l’IRA est en effet responsable du meurtre.

Un autre responsable DUP, le Membre du parlement britannique Jeffrey Donaldson a suggéré, lundi 31 août, qu’un système de contrôle du cessez-le-feu soit établi sous le contrôle d’experts internationaux. Son organisation devrait être calquée, selon le parlementaire unioniste, sur la commission indépendante de contrôle qui a supervisé le cessez-le-feu entre l’IRA et les paramilitaires unionistes de 2002 à 2005, quand les violences inter-religieuses avaient repris. S’il a laissé entendre que cette idée pouvait être intéressante, David Cameron a aussi agité le bâton. Il a clairement envisagé de suspendre totalement le parlement de Stormont, le temps que les experts puissent faire leur travail. Le gouvernement britannique a, par ailleurs, pris langue avec l’exécutif irlandais pour élaborer une position commune sur la question des paramilitaires. Le premier ministre irlandais semble favorable à une mission d’enquête sur le sujet.

Les paramilitaires unionistes aussi restent actifsL’activités des groupes paramilitaires empoisonne la vie politique en Irlande du Nord depuis des années. Ainsi, le quotidien The Irish Independant accuse : « Depuis le cessez-le-feu [en 1997], l’IRA provisoire a été impliquée dans un grand nombre d’autres [plus de 40] assassinats, des passages à tabac, des mutilations, des rackets et d’autres activités criminelles dont des viols et des abus sexuels. » L’organisation, qui fut anciennement le bras armé du Sinn Féin, est aussi accusée de jouer un rôle majeur dans la contrebande, « qui leur rapporterait des millions d’euros ». Le quotidien se fait plus discret sur les violences commises tout aussi régulièrement par les groupes paramilitaires unionistes. Chaque année, la marche d’Orange, organisée par les plus radicaux des partisans de la Couronne britannique, génère des heurts extrêmement violents.

Mais il ne faut pas oublier, pour comprendre l’attitude de l’Ulster Unionist Party, quelle période s’ouvre dans tout le Royaume-Uni. En 2016 auront lieu les élections régionales, qui procéderont notamment au renouvellement des parlements d’Irlande du Nord, du Pays de Galles et d’Ecosse. L’UUP souhaiterait bien reprendre la pole position parmi les unionistes. Cela lui permettrait de reprendre le poste de premier ministre qu’un de ses membres occupait de 1999 à 2002. Ce faisant, il a ouvert la plus grave crise politique qu’ait connue l’Irlande du Nord depuis 2005.

Nathanaël Uhl

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