Corbyn vainqueur aux points de son premier duel face à Cameron

Le premier face à face entre le Premier ministre David Cameron et le nouveau chef de l’opposition, Jeremy Corbyn, vient de se produire. Cet événement était attendu tant le style des deux hommes est opposé. Le nouveau patron du Labour avait aussi promis de donner un autre contenu à cet exercice assez convenu, dont bon nombre d’observateurs outre-Manche soulignent le désintérêt. Premier acte, à peine élu, Corbyn a sollicité par internet les questions des citoyens. Le Membre du parlement pour Islington-North a aussi promis « moins de théâtre et plus de faits ». Pour autant, il s’est montré très politique, dans la lignée de son premier grand discours en tant que chef de parti, la veille devant la conférence annuelle du Trade Union Congress.

Les Prime Minister Questions (PMQs, questions au premier ministre) constituent l’occasion, pour le chef de l’opposition, de s’adresser au pays tout entier. Traditionnellement, c’est aussi le moment où il montre qu’il est le leader de son parti. L’exercice est donc délicat pour le nouvel élu Corbyn, qui n’a jamais été sur le devant de la scène, d’une part. S’il a été désigné par les adhérents du Labour, ses rapports avec le groupe parlementaire sont assez frais. Même s’il est parvenu à faire voter l’ensemble des Membres du parlement travaillistes contre la baisse du plafond ouvrant droit aux crédits d’impôt pour trois millions de famille. Dans un premier temps, sous l’impulsion de la leader par intérim Harriet Harman, ils s’étaient majoritairement contentés d’une abstention, seuls 47 députés du Labour, dont Corbyn, avaient voté contre.

Le frontbench travailliste PMQsMais Corbyn va dans le sens de l’opinion publique, laquelle boude l’exercice rituel, en tâchant de changer les règles du jeu. C’est ce que souligne Anne Perkins, dans une colonne pour le quotidien de centre-gauche The Guardian : « Westminster adore les PMQS. Mais, comme l’a montré une étude de la Hansard Society, l’an passé, pour les électeurs, elles confirment tout ce que les citoyens pensent de la futilité du monde politique. C’est un théâtre de tribus, sans rapport aucun avec ce qui arrive dans leurs propres vies. » C’est avec ce constat en arrière-plan que Corbyn a sollicité les questions du public via le site du Labour. Plus de 40 000 personnes ont répondu à l’appel. Une première manière d’attirer l’attention sur ce rendez-vous hebdomadaire de trente minutes, montre en main.

« Manque chronique de logements abordables »

Après les salutations d’usage et les félicitations du premier ministre à son adversaire, se réjouissant du changement annoncé sur les PMQs qu’il avait souhaité en… 2005, Jeremy Corbyn a effectivement posé à David Cameron les questions que lui ont envoyé les citoyens. La première, comme 2 500 autres selon l’orateur, a porté sur le logement. Venant de Marie, elle demande au premier ministre ce que « le gouvernement compte faire pour faire face au manque chronique de logements à prix abordables ». Il a ensuite poursuivi avec le problème, soulevé par Stephen, du financement des organismes publics de logement. Evidemment, la question du plafond des crédits d’impôt a été évoquée, grâce à deux interpellations, donnant lieu à des échanges plus vifs. Le leader travailliste en a profité pour cogner sur le salaire minimum proposé par les Tories, insuffisant à ses yeux.

Le secteur du logement britannique est en crise profonde.

Le secteur du logement britannique est en crise profonde.

Enfin, Corbyn a profité de deux questions qui lui sont parvenues pour évoquer le sujet auquel il est très attaché, celui de la santé mentale, un service public qu’il a décrit « sur les genoux ». A chacune, le Premier ministre a répondu tout en martelant son message sur la « nécessité d’une économie forte » et le changement de paradigme social qu’il propose : « Face une société de bas salaires, impôts élevés et haut niveau de protection sociale, nous voulons une société de hauts salaires, avec des impôts bas et un moindre niveau de protection sociale ». S’il a saisi l’occasion de développer son programme, contrairement à son habitude, Cameron n’a pas pu tourner les questions en ridicule, ce qui aurait risqué de lui aliéner les électeurs qui peuvent se reconnaître dans Marie, Angela, Gail ou Stephen.

Changement d’ambiance

Il faut d’abord noter le sérieux de Jeremy Corbyn qui a toujours alterné les questions qui lui ont été envoyées par les internautes avec des considérations politiques d’un niveau assez élevé, laissant entrevoir les priorités qui seront les siennes en tant que leader du Labour : logement, protection sociale et National Health service, soit les fondamentaux du travaillisme. Les observateurs ont aussi relevé le changement d’ambiance. Moins d’interpellations directes, moins de commentaires… Visiblement, les membres du parlement conservateurs avaient été brieffés pour que, victimisé, Corbyn ne puisse s’attirer la sympathie du public, aussi rare soit-il.

David Cameron a été contraint à plus de modération.

David Cameron a été contraint à plus de modération.

Cela posé, tâchant de se montrer en phase avec les attentes de son électorat, le leader travailliste a aussi permis à David Cameron de délivrer son propre message politique. S’il a probablement conforté sa popularité, Jeremy Corbyn n’a pas marqué de points politiques en mettant le premier ministre en difficulté, probablement qu’il ne le cherchait d’ailleurs pas. Il semble bien que le Membre du parlement pour Islington-North soit un adepte du temps long. En revanche, Cameron s’est montré plus consensuel qu’à son habitude. Et les retours des journalistes habitués de Westminster se sont montrés plutôt positifs.

Conquête du grand public

Tous s’accordent sur un point : en relayant les questions des électeurs, Corbyn devrait poursuivre sa conquête du grand public. Pour autant, il n’a pas caressé les parlementaires travaillistes dans le sens du poil et bon nombre d’entre-eux ont quitté précipitamment la salle des Communes dès la dernière réponse de Cameron.

De fait, le nouveau chef de l’opposition apparaît comme le vainqueur de ce premier round, tant il a contraint le leader des Tories à se mettre à son niveau, malgré tout. Après ce premier passage, et conformément à la démarche qui est la sienne depuis son entrée en campagne, Jeremy Corbyn s’est engagé à ce que les six questions auxquelles il a droit en tant que chef de l’opposition soient partagées entre différents membres travaillistes du parlement. Il entend que le parti apparaisse plus comme un collectif d’hommes et de femmes. Cette vision a présidé à l’élaboration de son shadow cabinet. Reste à vérifier si elle sera lisible par les citoyens.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : B. B. King – Ask Me No Questions

2 comments

  • Tout d’abord bravo pour ce blog que je viens de découvrir : enfin, des Français·e·s s’intéressent à la politique britannique !
    Juste une remarque parce que ça m’agace 🙂 L’équivalent de “Member of Parliament” en français, c’est « député ». « Membre du parlement » c’est lourd et franchement pas très idiomatique.

    Bon courage pour la suite !

    • Merci pour les encouragements mais désolé de vous décevoir. Nous ne changerons pas « membre du Parlement » pour « député ». Pour les Britanniques, être ou avoir un membre du parlement c’est quelque chose de fort, surtout au regard de l’histoire. C’est donc un rappel de ces nombreuses périodes qui ont construit, parfois de manière tragique, le parlementarisme au Royaume-Uni.
      En espérant que ce parti pris ainsi explicité vous gêne moins.

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