Northern Soul : l’âme noire du Nord industriel

Inébranlable, depuis les années 60, la Northern Soul fait battre le coeur de l’Angleterre septentrionale, froide et industrieuse. Ce 8 décembre 2017, la sortie du coffret Mr M’s Wigan Casino Northern Soul Oldies Room 1974-1981 offre l’occasion de se replonger dans ce qui est, finalement, une culture à part entière avec ses codes, ses fringues et, évidemment, sa bande-son. Née sous le ciel gris et bas du Lancashire, épousée par les fils et filles de la classe ouvrière, elle vit toujours malgré les modes. Et, il faut bien le reconnaître, la Northern Soul a influencé, au final, une bonne part de la scène club britannique.

Au mitan des années 60, le swinging London vibre au son de la pop music naissante quand sa middle class verse dans le psychédélisme hippie. Des centaines de kilomètres plus au nord, à Manchester, l’industrieuse et fière cité du Nord, les kids de la working class ne se reconnaissent pas dans ces petits bourgeois mal attifés, eux qui, la semaine durant, portent des bleu de travail maculés de graisse ou de poussière de charbon. Leur distinction (au sens bourdieusien du terme) demeure de se saper, de se vêtir avec classe. En clair, tu peux avoir un boulot de merde, mais tu repasses ton pantalon.

Comme les mods, l’autre grande culture née dans le Royaume-Uni des années 60, les gamins de Manchester, de Wigan puis des Midlands, préfèrent les polos et chemises griffées Fred Perry et des pantalons de chez Sta-Press. Et, surtout, ils vibrent au son des musiques noires américaines. De préférence des vieux sons de chez Motown, Chess ou encore Okeh. Plus le titre est rare, plus il permet de se distinguer.

Cet amour de la classe ouvrière anglaise, dans un premier temps, puis britannique pour les musiques noires n’est pas une spécificité mancunienne. Les très prolétaires fans du Liverpool Football Club se sont choisis le negro spiritual hymne You’ll Never Walk Alone comme chant de ralliement. Les skinheads originaux ont contribué à diffuser le ska puis le reggae dans toute l’île. Au Nord, on préfère la soul music née dans MotorTown, la ville de la voiture : Detroit.

La vie dans les rues sales des quartiers ouvriers de Manchester ou de Leeds a plus en commun avec celle des blocks habités par des prolos, même noirs, dans la cité du Michigan qu’avec les nuits endiablées de Picadilly Circus. De fait, la rudesse et la monotonie de l’existence d’un ouvrier ne connaît aucune frontière. Et les titres de la Northern Soul chantent souvent le dépassement de la tristesse, de la dureté du quotidien et même des coeurs brisés. Dans leur livre Last Night A DJ Saved My Life, Bill Brewster et Frank Broughton la décrivent comme « un genre construit sur des échecs ».

Au départ donc, la Northern Soul s’épanouit dans les clubs de jeunes parfois accueillis l’après-midi à l’hôtel de ville quand ce n’est pas dans un bâtiment dédié. On vient là sur son trente-et-un, les fringues comme étendard ultime de la fierté d’être de la classe ouvrière. La danse tient une grande place qui prend les allures d’une démonstration qui voit « se rencontrer Bruce Lee et les B-Boys », selon l’expression de la réalisatrice Elaine Constantine, qui a vécu l’époque et lui consacré le film Northern Soul. Les pieds volent haut mais sans violence. Et pour cause, l’alcool est interdit. pour la première fois, on danse seul.

Puis, surtout, on se montre les dernières acquisitions chinées ici et là, on échange des doubles. C’est de cette manie d’acheter les 45 tours les plus improbables que la culture tire son nom de Northern Soul. A chaque déplacements de leurs clubs à Londres, des dizaines de fans de football venant du Nord se ruaient chez les disquaires à la recherche de la pépite. Observant le phénomène, David Godin, alors un des journalistes musicaux les plus influents, a baptisé le mouvement Northern Soul.

D’autres lui préfèrent le terme « rare soul », tant la quête du vinyle le plus improbables, de la face B à laquelle personne n’a prêté attention, de l’import le plus discret tient lieu de quête du Graal pour les soulies. Alors la massification de la vente de disques accompagne l’essor de la pop music, cultiver la rareté relève encore de la distinction.

De retour dans les brumes du Yorkshire ou entre les murs de briques sales de Doncaster, la Northern Soul quitte les Youth Clubs pour intégrer des clubs tels que le Twisted Wheel à Manchester, Highland Rooms à Blackpool ou le Casino de Wigan. La plupart de ces lieux dévolus à la danse n’ouvraient qu’après minuit, ce qui les empêchaient de vendre de l’alcool. Pas de spiritueux, moins de bastons. Contrairement à d’autres subcultures britanniques, la violence ne tient pas de place centrale dans la Northern Soul. Dans le nord où la classe ouvrière peut se montrer assez conservatrice, il est largement préférable que les gamins se défoulent sur le dancefloor plutôt qu’ils cherchent les ennuis comme ces petites frappes de Londres.

Et si les soulies se droguent, c’est uniquement pour pouvoir danser tout au long de la nuit. L’usage du speed préfigure celui de l’ecstasy dans la scène acid house britannique, laquelle marquera fortement de son empreinte la jeunesse désoeuvrée du nord industriel de l’Angleterre dans la deuxième partie des années 80. Les deux mouvements partagent pas mal de choses dont les fringues. Délaissant les étriqués Sta-Press et Fred Perry près du corps, les adeptes de la Northern Soul vont opter, dans les années 70, pour des vêtements plus amples, qui permettent davantage de mouvements.

Contrairement à la scène acid house, en revanche, la « rare soul » n’a pas muté. Elle a évolué certes, mais des artistes continuent de la faire vivre au fil des décennies. Des big sellers (gros vendeurs) tels que la comète Amy Winehouse ou la plus mainstream Duffy perpétuent l’âme du nord. En 2013, John Newman truste les charts avec son Love Me Again qui porte au firmament commercial la sensation soul chère au North Yorkshire. Il est même jusqu’à l’Australienne Kylie Minogue qui a eu « son » titre de Northern Soul.

Pour revenir à la scène et à son âge d’or, les soulies diffèrent grandement des autres mouvements musicaux qui agitent les années 70. S’ils sont fiers de leur milieu, ils ne partagent pas le côté politisé des hippies puis des punks, majoritairement issus de la classe moyenne. Il faut, évidemment, l’exception The Redskins pour justifier cette règle. La Northern Soul, mouvement communautaire, n’exprime pas une rébellion mais, comme le souligne Barry Doyle dans son essai Northern Soul and Working-Class Culture in 1970s Britain :

« C’est une culture de la consolation, un moyen d’échapper à la réalité du travail, de la maison, de la famille ».


Pour en écouter plus, la rédaction vous a concocté une playlist en quatorze classiques de la Northern Soul.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *