Hooliganisme : entre violence rituelle et affirmation identitaire

L’approche de la Coupe du monde 2018 remet en lumière le phénomène des hooligans. Le gouvernement de Vladimir Poutine a demandé l’aide de la police britannique pour s’attaquer à un problème devenu endémique dans les stades russes. De fait, le Royaume-Uni, qui a créé le football et le hooliganisme, a une expérience très concrète et durable de ce phénomène, issu de la classe ouvrière.

Le terme Hooligan, comme personne créant du désordre, remonte à 1894 quand les journaux londoniens évoquent la personnalité de Charles Clarke, âgé de 19 ans, et décrit comme « le roi d’un groupe de jeunes connus comme les Hooligans Boys ». Les premiers actes de violence en lien avec le football moderne sont datés des années 1880. Le match amical qui voit Preston North End passer 5 buts à 0 à Aston Villa, en 1885, voit les deux équipes attaquées à coups de pierre, les joueurs et l’arbitre poursuivis à coups de bâtons…

L’historien exigeant pourrait remonter au XIVe siècle pour relever les premiers actes de violence collective à l’occasion d’une rencontre à caractère sportif. En 1314, le roi Edward II interdit la pratique d’un football primitif qui voit les habitants de deux villages rivaux taper dans une vessie de porc. L’interdit royal est motivé par les troubles et désordres sociaux qui accompagnent ces rencontres.

Mais c’est à partir des années 1960 et 1970 que le terme hooligans est utilisés de manière systématique pour qualifier un certain type de supporters violents. Ces derniers revendiquent d’ailleurs les liens symboliques avec la délinquance puisque certains groupes se baptisent « Firm », un terme qui en argot britannique désigne un groupe criminel. Pour autant, définir le hooligan comme un délinquant ou un jeune en rupture, proche de l’extrême-droite, comme le veut le cliché fabriqué en France, montre ses limites.

Il y a dans le hooliganisme une violence ritualisée et même codifiée. Dans son essai sur le sujet, Hooliganisme, la délinquance des stades de football, M. Comeron souligne :

« Le noyau dur se réfère à un système de normes et de valeurs de référence particulier (…) Les valeurs préconisées concernent la virilité, l’appui inconditionnel au club et au side (le virage où le groupe est installé – NDLR). Quant aux normes, elles imposent de diriger les comportements violents exclusivement vers le side rival, les autres types de supporters doivent être ignorés et épargnés. »

Les affrontements, qui aujourd’hui encore ne manquent pas même s’ils ont dépassé le seul cadre du hooliganisme stricto sensu, se produisent encore selon le même système auto-régulé de normes et de valeurs. S’ils peuvent avoir lieu dans l’enceinte même du stade, c’est un phénomène rare. En effet, les firms ou kops occupent toujours la même partie du virage de l’enceinte, ce qui les place en général à distance des partisans de l’équipe adverse. Dans certains cas, la proximité de groupes rivaux occasionne la « prise de tribune », considérée comme un des plus hauts faits d’armes dans la culture hooligan. Et pour cause, elle est rarissime.

C’est donc avant ou après le match que l’affrontement se produit. Il a lieu – de manière générale – entre personnes consentantes. Si un hooligan refuse le combat, il est interdit de l’y contraindre. De même, on ne frappe pas un homme à terre. Ces règles de base, qui marquent encore aujourd’hui les bagarres codifiées entre supporters qu’ils soient ultra (dans la tradition italienne) ou indépendants, revêtent le caractère d’un code de l’honneur. Et s’il y a eu des passants blessés ou morts en marge de rixes entre hooligans de clubs adverses, ces faits restent largement marginaux.

La plus connue et la plus tragique des exceptions à ce constat reste le drame du Heysel, occasionné par l’affrontement entre les hooligans du Liverpool Football Club, alors un des groupes les plus craints, et les tifosi de la Juventus de Turin. L’envahissement d’une tribune occupée par des Italiens et des Belges par une centaine de supporters liverpuldiens va générer un mouvement de foule qui se traduira par 39 morts. Le Liverpool FC est par la suite interdit de compétitions européennes pendant six ans, les autres clubs britanniques pendant cinq années.

C’est le point de départ d’une politique de répression du hooliganisme en Grande-Bretagne qui, par la suite, va gagner toute l’Europe. Elle se traduira, entre choses, par la hausse brutale des tarifs d’accès au stade, ce qui débouche sur un nettoyage social des tribunes, dont on peut observer les effets jusqu’en France. De fait, au Royaume-Uni singulièrement, la culture hooligan est intimement liée à la culture ouvrière. Pendant longtemps, elle s’est aussi nourri d’une autre subculture issue de la working class britannique, le mouvement skinhead.

La culture footballistique au Royaume-Uni, et par voie de conséquence le hooliganisme, s’enracinent dans l’appartenance et l’identité. En Grande-Bretagne, les villes comptent rarement un seul club de football. Chaque grand quartier se regroupe autour de son équipe et les rivalités internes à la même ville sont essentielles : Liverpool FC contre Everton, United contre City à Manchester, West Ham contre Millwall ainsi que Tottenham face à Arsenal à Londres, Aston Villa et Birmingham City…

Dans la tradition de la classe ouvrière anglaise, les éléments constitutifs de l’identité demeurent le club, le pub et l’appartenance au syndicat. Si le troisième pilier s’est affaibli, la revendication territoriale que constitue l’attachement au club reste, elle, très vivace. Et, malgré les évolutions récentes du football, on continue à se transmettre le soutien à un club de père en fils.

C’est dans ce cadre que Paul Gow et Joel Rookwood, deux étudiants en sciences du sport de Liverpool Hope University, ont relevé, dans une étude publiée en 2008 :

« On peut expliquer l’engagement dans la violence autour du football en fonction d’un certain nombre de facteurs, touchant à l’interaction (entre les individus), l’identité, la légitimité et la puissance. La violence autour du football peut être pensée comme un reflet de l’expression de liens émotionnels forts vis à vis d’une équipe de football, qui peut aider à renforcer le sens de l’identité d’un supporter ».

Dans un monde où l’identité de classe fait l’objet d’une attaque idéologique en règle, l’appartenance au club, le lien à l’équipe, à son histoire et à ses traditions, reste un élément identitaire, peut être même le dernier, auquel se rattacher quand les autres repères disparaissent. C’est aussi pour cela que les hooligans sont, d’hier à aujourd’hui, des gens insérés socialement. Le hooliganisme participe d’un passage rituel à l’âge adulte et sanctionne une promotion sociale.

 


Retrouvez en bonus musical la playlist en douze titres consacrée au hooligans.

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