Labour : à son rythme, Jeremy Corbyn vire en tête de la campagne

Personne n’est sûr qu’il veut vraiment le job mais Jeremy Corbyn pourrait bien devenir le prochain leader du parti travailliste. Outre une campagne extrêmement bien menée, le MP pour Islington-North, vétéran de tous les combats progressistes britanniques depuis plus de 40 ans, a vu, cette semaine, les bonnes nouvelles s’accumuler dans son petit bureau de Westminister Palace. A telle enseigne que les bookmakers ont revu sa cote, de 14 contre 1 à 5 contre 1. En Grande-Bretagne, c’est un signe aussi sûr qu’un sondage.

Et, précisément, les sondages privés dont les résultats ont filtré sont plus qu’encourageants pour la gauche du Labour, presque totalement réunie autour de son candidat. Selon le très sérieux New Statesman, une première enquête place Corbyn en tête de plus de 15 points. Une autre le place dans ce qu’un membre de l’équipe de campagne qualifie de « position dominante… Il (Jeremy Corbyn) est en course pour gagner ». Ces deux enquêtes d’opinion confortent un mouvement qui a vu l’aîné des quatre prétendants au leadership travailliste engranger les nominations des comités locaux du Labour (constituency labour party ou CLP, organisation dont les contours épousent les limites des circonscriptions électorales pour la Chambre des communes).

Les challengers de Jeremy Corbyn semblent désarmés face à leur rival de gauche

Les challengers de Jeremy Corbyn semblent désarmés face à leur rival de gauche

Les CLP ont jusqu’au 31 juillet pour nominer, ou non, un candidat au leadership. Ces nominations n’ont pas de valeur formelle mais elles donnent un signe de la volonté de la base militante du Labour. Tenant son rôle de favori, Andy Burnham a longtemps caracolé en tête des choix opérés par les circonscriptions travaillistes, devant Corbyn. Le 16 juillet, un nouveau décompte a placé le candidat socialiste en tête, avec 52 nominations contre 51 au membre du shadow cabinet chargé de la santé. La mise à jour effectuée par le New Statesman le 17 juillet à midi voit Corbyn creuser l’écart avec 55 CLP en sa faveur contre 52 à Burnham. Yvette Cooper arrive en troisième position avec 42 nominations quand Liz Kendall, candidate blairiste, est largement distancée avec seulement 5 CLP en sa faveur.

50.000 membres de Unite ont rejoint le Labour

Certes, ces nouvelles ne feront pas une élection, laquelle aura lieu par correspondance du 14 août au 10 septembre. Elle sera la première à se dérouler selon le principe « une personne une voix ». La date limite d’adhésion au parti travailliste, pour pouvoir participer à la désignation du prochain leader, est fixée au 12 août. Cette perspective a de quoi ravir encore l’équipe de campagne de Jeremy Corbyn. En effet, Unite, le plus important syndicat britannique qui est affilié au parti travailliste, qui a appelé clairement à voter pour le candidat de la gauche en septembre, a annoncé, le 15 juillet, que « 50.000 » de ses membres ont déjà rejoint le Labour, en tant que membres affiliés, comme les statuts le permettent. Et Len McCluskey, le secrétaire général de Unite, espère porter ce total à 70.000 d’ici la clôture des adhésions. Red Len a explicité sa position :

Les trois principaux candidats (Burnham, Cooper et Kendall) disent pratiquement la même chose. Certains ne se distinguent même pas des frontbenchers (les principaux MPs et donc porte-paroles) des Tories, c’est déprimant. Quand Corbyn a rejoint la course, il a électrifié le débat.

Len McCluskey (à gauche) et Jeremy Corbyn ont fait beaucoup de manifestations ensemble

Len McCluskey (à gauche) et Jeremy Corbyn ont fait beaucoup de manifestations ensemble

Or, c’est précisément parmi les nouveaux adhérents que la candidature de Jeremy Corbyn trouve le plus d’écho. Un président de CLP estime que « plus des deux tiers » des nouvelles recrues soutiennent le représentant d’Islington-North, une assertion confortée par l’expérience des campagnes d’appel téléphonique lors des précédentes élections pour le leadership. Dès la confirmation que Corbyn serait effectivement candidat, plusieurs journaux et personnalités de la gauche radicale, du Morning Star à Owen Jones, ont appelé à rejoindre en masse le parti travailliste pour soutenir le héraut de la gauche anti-austéritaite.

Mais, finalement, les éléments qui donnent le plus de crédibilité à une désormais possible victoire du vétéran socialiste sont les attaques qui commencent à fuser à son encontre. Ainsi, le groupe de pression Labour First, proche de la droite travailliste, a envoyé à ses adhérents un courrier électronique à ses membres leur demandant de voter contre Jeremy Corbyn, qui, s’il était élu leader du parti, « ruinerait les chances  pour le Labour de revenir au pouvoir ». Cette campagne fait un écho direct  au discours de Liz Kendall pour qui « la crédibilité en matière économique », donc l’alignement sur les politiques libérales, sont la condition sine qua none pour que les travaillistes puissent gagner les élections.

Les positions anti-austérité de Jeremy Corbyn déclenchent la fureur des Blairistes

Les positions anti-austérité de Jeremy Corbyn déclenchent la fureur des Blairistes

Luke Lakehurst, patron de Labour First, a enjoints les rivaux de Corbyn à s’entendre. « Nous encourageons les partisans d’Andy, Yvette et Liz à transférer leurs votes sur les candidats les mieux placés dans les réunions de nomination organisées par les CLP pour que le moins possible d’entre eux ne désignent Jeremy ». Dans le même état d’esprit, quelques uns des MPs travaillistes les plus influents – les senior MPs – appellent à ce que les figures les plus respectées de la période Miliband ainsi que celles de la « gauche douce » s’expriment contre Jeremy Corbyn « pour éviter que le pire n’arrive ».

« Politiquement et économiquement en faillite »

La droite du parti travailliste se déchaîne. Ainsi, Tristram Hunt, shadow secretary à l’Education et soutien de Liz Kendall, a soutenu que le candidat de la gauche travailliste « est politiquement et économiquement en faillite ». Il a ajouté que le parti travailliste avait raté, à l’occasion des élections générales, l’opportunité « de prendre position contre le populisme économiquement illettré » et que le parti « devrait rejeter les arguments de Corbyn contre la réduction du déficit public ». Autre soutien de Liz Kendall, le MP et shadow secretary à l’Economie Chuka Umunna, a comparé ses camarades du Labour à des « enfants irritables à qui on vient d’expliquer qu’ils ne pouvaient pas avoir de bonbons dans la confiserie »…

Alexis Tsipras, considéré par les Blairistes, comme dirigeant un "gouvernement extrémiste"

Alexis Tsipras, considéré par les Blairistes, comme dirigeant un « gouvernement extrémiste »

Enfin, Kevin Feeney, un ultra blairiste, a soutenu que Corbyn serait responsable de la transformation de la Grande-Bretagne en Grèce, qualifiant Syriza de « gouvernement extrémiste ». Il a ajouté : « Cette bande de clowns est ce que nous pourrions devenir si les partisans de Corbyn arrivent à leurs fins à court terme, ou si les réformateurs échouent à terme à faire du parti travailliste la force centriste nécessaire pour gouverner à nouveau ».

De son côté, le commentateur, ancien communiste devenu conservateur, David Aaronovitch a publié dans The Times une chronique intitulée « Camarades, vous ne voyez donc pas voir que la révolution est finie ? ». Comparant implicitement Corbyn aux indépendantistes irlandais du Sinn Fein et au groupe d’extrême-gauche The Militant, il soutient que Corbyn a seulement gagné le soutien de Unite sur la base de l’implication des éléments du Parti socialiste (organisation d’extrême-gauche) au sein de la Gauche unie. David Aaronovitch inclut la campagne de Corbyn dans une sorte de « crise internationale de folie gauchiste ».

Jeremy Corbyn lors des hustingsCela étant, c’est plutôt dans sa propre campagne que se cachent les plus dangereux obstacles à une possible victoire de Corbyn. Ainsi, le Dailymail, pas vraiment un quotidien de gauche, rapporte que Max Shanly, membre du comité national des jeunes travaillistes et fervent partisan de Corbyn, évoque le spectre de la scission sans déplaisir. « Je pense que Jeremy fera face à des problèmes non seulement à l’intérieur du parti parlementaire (une des trois composantes du Labour), qui pourrait exploser avec le départ des Blairistes qui formeraient un nouveau SDP, mais aussi au sein de la bureaucratie du parti travailliste, explique ainsi Max Shanly. Nous devrons agir vite et, j’en ai peur, brutalement dans des nombreux cas. Le parti travailliste Parlementaire devra être remis dans la ligne ; quelques permanents du parti devront être dirigés vers la sortie et des structures entières du Labour devraient, à mon avis, subir un examen approfondi. »

De telles déclarations peuvent avoir un écho catastrophique au sein des militants encore traumatisés par la défaite de mai dernier mais aussi fermement attachés à l’unité du Labour.

Nathanaël Uhl

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