Irlande du Nord : les accords du Vendredi Saint ont vingt ans

Il y a vingt ans tout juste, les accords du Vendredi Saint ont mis fin à une guerre civile qui a occasionné autour de 3,600 morts dans les six comtés de l’Ulster qui appartiennent encore au Royaume-Uni. Initiés par le premier ministre britannique de l’époque, le travailliste Tony Blair; marqués par l’engagement de son homologue de la République d’Irlande, Bertie Ahern ; patronnés par les Etats-Unis, ils ont conclu un processus entamé cinq ans plus tôt quand l’IRA (Irish Republican Army) a déclaré un premier cessez-le-feu unilatéral. Aujourd’hui, les accords semblent fragilisés par le Brexit et la crise politique qui dure en Irlande du Nord.

C’est un des acquis souvent oubliés de ces accords que l’exigence de l’unification de l’île soit considérée comme légitime politiquement. En revanche, la République d’Irlande a retiré de sa constitution la revendication territoriale sur l’Ulster. Elle y était inscrite depuis 1937, comme un compromis entre les deux principales factions nationalistes irlandaises. Au-delà d’une rivalité de pouvoir, elles se sont longuement affrontées sur les termes de l’accord anglo-irlandais de 1921 qui reconnaissait l’indépendance de la République d’Irlande tout en entérinant la partition de l’île, dont les six comtés de l’Ulster majoritairement protestants restaient partie prenante du Royaume-Uni.

Dans les années qui suivent, l’inégalité entre catholiques et protestants en Irlande du Nord s’installe dans les faits. Elle a même pu prendre la forme d’une ségrégation confessionnelle, renforçant le clivage entre nationalistes catholiques favorables à la réunification avec la République d’Irlande d’un côté et unionistes protestants défendant le maintien dans le Royaume-Uni de l’autre. Dans les années 60, un mouvement civique se met en place pour demander l’égalité entre les deux communautés et la fin des discriminations contre les catholiques. Des manifestations de plus en plus importantes se tiennent désormais dans toute l’Irlande du Nord.

La répression brutale de l’une d’elles, le 30 janvier 1972 à Londonderry, va occasionner 14 morts quand l’armée britannique tire sur la foule. C’est le bloody sunday, le dimanche sanglant. Le choc est immense dans la communauté catholique dont le soutien à l’IRA se renforce. Les violences politiques vont s’aggraver. La période 1972-1994 est le coeur de ce que l’on appelle pudiquement « les troubles« , une guerre civile de basse intensité marquée par l’affrontement armé entre l’IRA et les groupes paramilitaires unionistes. Le conflit s’exporte aussi en Grande-Bretagne où les nationalistes irlandais commettent plusieurs attentats.

En 1993, la déclaration de Downing Street, signée par le premier ministre du Royaume-Uni John Major et celui d’Irlande Albert Reynolds le 15 décembre, donne un cadre décisif pour le processus de paix. De son côté, l’IRA proclame un premier cessez-le-feu. Les paramilitaires unionistes suivent. Londres accepte d’ouvrir des négociations. L’Irlande est sur la voie de l’apaisement, mais les violences, malgré les annonces, se poursuivent.

L’élection de Tony Blair à Downing Street va donner un coup d’accélérateur au processus de paix. Il propose au Sinn Féin – considéré comme la vitrine politique de l’IRA – des pourparlers officiels si les combattants nationalistes rétablissent le cessez-le-feu. Ayant pris ses distances avec l’armée clandestine nord-irlandaise et favorable à une solution politique, le parti nationaliste accepte.

  • L’élection d’une assemblée locale d’Irlande du Nord ;
  • La création d’un conseil des ministres dirigé par un Premier ministre d’Irlande du Nord ;
  • Le désarmement des groupes paramilitaires (IRA provisoire, UVF, UDA, etc.) ;
  • La création d’instances de coopération entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord ;
  • L’abolition de la revendication territoriale de la République d’Irlande sur l’Irlande du Nord (29 décembre 1937), par le biais de la modification des articles 2 et 3 de la constitution de la République d’Irlande, le 2 décembre 1999 ;
  • La reconnaissance, pour chaque personne née en Irlande du Nord, du droit de s’identifier et d’être acceptée en tant qu’Irlandaise ou Britannique, ou les deux, quoi que cette personne choisisse ;
  • La confirmation que le droit de détenir les deux citoyennetés, irlandaise et britannique, est accepté par les deux gouvernements, quelle que soit l’évolution du statut de l’Irlande du Nord à l’avenir.

Cet accord sera approfondi par celui de Saint-Andrews, conclu entre les gouvernements du Royaume-Uni et Irlande et tous les partis politiques majeurs de l’Irlande du Nord. Signé le 13 octobre 2006, il a eu pour résultat la restauration de l’assemblée nord-irlandaise et la décision par le Sinn Féin de soutenir le Service de police d’Ulster. En 2007, Ian Paisley, pour le Democratic Unionist Party, devient premier ministre d’Irlande du Nord tandis que Martin McGuinness, du Sinn Féin, en est nommé vice-premier ministre. Les deux partis ennemis les plus radicaux se retrouvent à partager le pouvoir.

Aujourd’hui, une crise politique au sein de l’assemblée législative d’Irlande du Nord prive les six comtés de l’Ulster d’un exécutif conforme aux accords. Sur fond de reconnaissance officielle de la culture et de la langue irlandaises, le Sinn Féin et le Democratic Unionist Party (DUP) ne parviennent toujours pas à trouver un accord de gouvernement. La polarisation politique entre les deux communautés – catholiques nationalistes et unionistes protestants – semble plus virulente que jamais. Et le résultat du référendum de juin 2016 sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne paraît avoir même aggravé la situation.

A l’heure actuelle, le gouvernement britannique refusant la perspective d’une union douanière avec l’Europe des 27, la perspective d’un retour à une frontière physique entre les deux Irlande paraît inévitables. Or, elle contreviendrait gravement au texte de l’accord du Vendredi Saint. Par ailleurs, les Irlandais du Nord ont voté, très largement, en faveur du maintien dans l’Union européenne. C’est peut être au coeur de cette crispation que réside aujourd’hui la plus sérieuse possibilité de réunification de l’île.

Certes, l’Accord du Vendredi saint a reconnu que l’Irlande du Nord resterait une composante du Royaume-Uni. Mais les signataires ont aussi accepté que, lorsqu’une majorité des habitants dans le nord et le sud de l’Irlande voudra la réunification, un référendum pourrait être tenu et le résultat serait honoré. Il n’est pas impossible que cette majorité existe sous peu.

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