Labour Conference : Corbyn fait le pari de la démocratie

Premier vrai test pour le leadership de Jeremy Corbyn, la conférence annuelle du Labour party s’est ouverte samedi dernier à Brighton. Un lieu symbolique puisque le parti travailliste a repris la direction du conseil local au Green Party. Certes, le choix de l’implantation a été fixé il y a bien longtemps mais il ne contribue pas au réchauffement des relations entre les deux principaux partis de gauche. Cette conférence est, outre-Manche, scrutée à la loupe pour mesurer combien le nouveau leader travailliste a la main sur son parti deux semaines tout juste après sa victoire en rase-campagne. Il a surtout tâché d’apaiser les tensions. Ainsi, après les critiques dont il a fait l’objet autour de la constitution de son shadow cabinet, il a réservé son premier discours aux femmes travaillistes.

Les débats de ce rassemblement, dont Corbyn a rappelé qu’elle doit constituer le principal lieu de fabrication politique pour le Labour, ont lieu alors que 62 000 personnes ont rejoint le parti depuis que le Membre du Parlement pour Islington-North en a pris la tête. Dimanche matin, jour clé dans la vie politique britannique, le vétéran de la gauche travailliste s’est livré à son premier show télévisé de grande audience, en acceptant l’invitation d’Andrew Marr sur la BBC. Tous les observateurs s’accordent à dire que Corbyn s’est plutôt très bien de cet exercice, rompant subtilement avec les codes qui prévalent dans ce genre d’émission. Signes des temps nouveaux, dans les couloirs de la conférence, les stands des syndicats et de la campagne de solidarité avec Cuba ont plus la cote que le stand de la banque Barclays’s.

La salle principale de la conférence annuelle du Labour

La salle principale de la conférence annuelle du Labour

La nouvelle manière de faire de la politique a été placée au cœur de cette conférence annuelle. Chacun y allant de son laïus en la matière : plus de place pour les adhérents, plus de démocratie… La première victime de ce nouveau mode de fonctionnement a été une position forte de… Jeremy Corbyn. Alors qu’il prônait un rapprochement avec les nationalistes écossais du SNP pour bloquer le renouvellement du parc de missiles nucléaires Trident, cette proposition a été évacuée de l’ordre du jour. Il n’y a même pas eu 10 % des délégués pour réclamer le débat souhaité par le nouveau leader sur cette question. Les grandes centrales syndicales, qui soutiennent fermement l’agenda anti-austérité de la nouvelle équipe travailliste, sont moins enthousiastes sur la question nucléaire à laquelle sont liées plusieurs dizaines de milliers d’emplois au Royaume-Uni. Beau joueur et fidèle à ses principes démocratiques ou meilleur manœuvrier qu’il en a la réputation, Corbyn a accepté ce qui est présenté par les médias conservateurs comme une « défaite ». Le retrait de la motion permet surtout d’éviter d’étaler, au grand jour, les divisions bien réelles qui fracturent le camp travailliste.

En revanche, Corbyn marque des points sur le refus de l’austérité. Le Deputy leader, Tom Watson, a ainsi confirmé que le leader et lui-même sont sur la même longueur d’ondes en la matière. Le vieux briscard, que l’on a vu à l’œuvre dans toutes les guerres internes de ces 20 dernières années, a annoncé que « Corbyn dirigera le parti dans les 10 ans à venir » mais aussi que « l’ère des spin doctors est révolue et c’est assez rafraîchissant ». Une manière assez claire de mettre son poids dans la balance pour faire taire les grognons, notamment du côté des blairistes. A noter que Lord Mandelson, le principal idéologue de cette tendance, a lui-même appelé à faire halte au feu sur Corbyn : « Personne ne le remplacera, avant qu’il ne démontre au parti son inéligibilité lors des prochains scrutins. Dans ce sens, c’est le public qui décidera de l’avenir du Labour et ce serait une erreur d’essayer de forcer le destin de l’intérieur avant que le public n’ait exprimé un verdict clair ». A défaut d’avoir le soutien enthousiaste de tous les travaillistes, Corbyn pourrait donc bénéficier d’une relative tranquillité.

John McDonnell (à gauche) conclut son discours sous les applaudissements

John McDonnell (à gauche) conclut son discours sous les applaudissements

La lutte contre l’austérité concentre toutes les interventions de Corbyn en ce lundi. Il va tout faire pour que ses deux prestations, ainsi que le premier grand discours du shadow chancelier de l’Echiquier John McDonnell sur la politique économique, éclipsent l’autre point de discorde que constituent les frappes aériennes en Syrie, sujet sur lequel Corbyn pourrait encore se retrouver minoritaire. Même si ces frappes devraient, pour le Labour, être encadrées par les Nations-Unies. Le leader des travaillistes arrive à la conférence avec un nouveau conseil auquel les économistes hétérodoxes Joseph Stiglitz, thomas Piketty, Ann Pettifor, Danny Blanchflower, Mariana Mazzucato et Anastasia Nesvetailova ont accepté de participer. De quoi donner des allures de sérieux aux propositions du nouveau shadow cabinet en matière économique. De fait, Corbyn semble prendre très au sérieux les considérations sur la crédibilité des travaillistes sur le sujet. Une préoccupation probablement pas éloignée de ses affirmations renouvelées selon lesquelles il vise bien le 10 Downing Street.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire le discours de son bras droit, John McDonnell. Evitant ses habituelles petites blagues pour un ton sérieux dont il assume le côté « ennuyeux », le shadow Chancelier de l’Echiquier a promu une révision complète de la politique économique et fiscale, rééquilibrant l’effort entre les plus pauvres et les plus riches. Ce faisant, il défend une rupture avec les politiques économiques depuis Margaret Thatcher. Il a défendu l’idée d’une taxe « Robin des bois » sur les revenus financiers. Il s’est offert un tonnerre d’applaudissements en promettant de contraindre Amazon à acquitter ses impôts sans, il est vrai, expliquer comment. Mais McDonnell a surtout insisté sur une réorientation des rôles de l’Etat et, « dans le respect de son indépendance », de la Banque d’Angleterre en faveur du soutien à l’investissement.

Le stand de solidarité avec la Palestine a plus de succès que celui de Barclay's

Le stand de solidarité avec la Palestine a plus de succès que celui de Barclay’s

Assumant le caractère clivant de ces propositions, le principal allié de Corbyn a pronostiqué des débats houleux mais a invité à ne pas confondre « débat et querelles, démocratie et manque d’unité ». Dans un souci d’apaisement, McDonnell a pris le temps de s’engager en faveur de l’équilibre budgétaire, en ouvrant de nouvelles pistes de recettes, promettant que la Grande-Bretagne « vive en fonction de ses moyens » et assurant que « le parti travailliste ne nie pas le déficit ». Pour sémantique qu’elle soit, c’est bien une concession en termes de story telling à l’aile droite du Labour. Corbyn et McDonnell continuent à tenir leur feuille de route sur une « politique inclusive » quand The Sun titre sur un complot de leur part pour virer les « modérés » (l’aile droite) du Labour.

Assumant les désaccords qu’il peut avoir avec les membres de son shadow cabinet, le nouveau leader n’entend pas esquiver les débats aussi tendus soient-ils tant qu’ils restent démocratiques. Pour lui, c’est même devenu une méthode pour permettre la confrontation politique, quitte à ce que, les adhérents tranchant, il se retrouve mis en minorité. L’assurance qu’il respectera le mandat ainsi donné et la reconnaissance d’avoir permis aux militants de s’exprimer devraient lui permettre de sortir vainqueur de toutes les confrontations. C’est en tous cas le pari risqué que Corbyn tente de relever à l’occasion de cette conférence annuelle.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo :  The Interrupters – Take Back The Power

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