Boris Johnson, l’homme qui aime « jouer au con » pour gagner

PORTRAIT. C’est un homme pressé et très occupé que Boris Johnson. Le bouillant maire de Londres, connu pour son franc-parler et ses gaffes, cumule le mandat de maire de Londres avec celui de Membre du parlement pour Uxbrige, a le temps d’écrire une chronique régulière pour le quotidien très conservateur The Telegraph et trouve encore celui d’écrire des livres. Après une biographie de Winston Churchill, il a reçu cet été une avance de 500,000 livres pour rédiger celle de William Shakespeare. Alors que la conférence annuelle du parti conservateur commence, lundi 5 octobre à Manchester, Bo Jo se verrait également bien succéder à David Cameron comme leader des Tories et donc comme premier ministre.

Favori des militants de base, Alexander Boris de Pfeffel Johnson de son vrai nom avoue être « un type malin qui joue au con pour gagner », selon ses propres termes. Il faut lui reconnaître un vrai talent pour transformer des bourdes apparentes en communication réussie. Sa grande gueule, pour dire le mot, lui confère le charisme d’un positionnement rare en matière politique. Cette image, cultivée à grands coups d’engueulade avec les conducteurs de voitures de Londres, de colonnes pour expliquer qu’utiliser son téléphone portable à vélo n’enfreint aucune loi, lui permet d’apparaître comme un produit anti-establishment alors qu’il en est un des plus purs produits.

Rachel et Boris Johnson en mode fêtards« Boris » est le fils de Stanley Johnson, un grand bourgeois aux ascendances turques, et d’une française née à Versailles et d’origine alsacienne. Elève à Eton puis au collège Balliol de l’Université d’Oxford, après un passage à l’école européenne de Bruxelles, il suit un cursus de lettres classiques. Bien que membre de la très select coterie Bullingdon club, au sein de laquelle il côtoie David Cameron, il trouve le temps de se faire élire président du très prestigieux syndicat des étudiants d’Oxford. Il se flatte toujours d’avoir été le candidat favori des étudiants du Parti social-démocrate (scission de droite du Labour qui ira former les Lib-Dems à la fin des années 80) sans jamais marquer aucune accointance avec les idées politiques du centre-gauche. Ni même du centre, pour être précis. On retrouve là une des caractéristiques de l’animal politique Bo Jo : sa capacité à attirer les indécis de l’autre camp, ce qui lui sera très utile pour conquérir la mairie de Londres en 2008 face au vieillissant Ken Livingston.

Sinécure conservatrice

A la sortie de l’université, Boris choisit une carrière de journaliste. Il occupe plusieurs postes avant de devenir rédacteur en chef de The Spectator en 1999. Journaliste stagiaire au Times, il a pourtant été viré pour avoir trafiqué une citation. Interrogé sur l’anecdote, il répond, avec son indécrottable accent de la haute société : « C’est peut-être légèrement exagéré, mais c’est indéniablement vrai. » Passé ce cap difficile, ses succès professionnels lui permettent de multiplier les apparitions télévisées. Elles lui offrent un sérieux rayonnement qui sera utile dès 2001 pour gagner le siège de Membre du parlement pour Henley on Thames, une sinécure conservatrice. Il y succède à Michael Heseltine, une des figures de proue pro-européennes du parti conservateur en même temps qu’une plus grosses fortunes du Royaume-Uni. Cette élection constitue un tournant pour « Boris ».

Bo Jo ne cache pas son amour de l'alcoolEn 2004, le jeune parlementaire commet une nouvelle bourde. Après le meurtre de l’otage britannique Ken Bigley, il estime que les habitants de Liverpool, dont est issu la victime, sont atteints de « sentimentalisme maladif ». Bo Jo se voit contraint d’aller présenter des excuses à la ville du Nord. Cet épisode n’entame pas sa réputation grandissante, alimentée par des costumes très chers mais froissés et régulièrement tachés. Il peut intégrer, la même année le shadow cabinet, mais doit démissionner quelques mois plus tard suite à la révélation d’une liaison extra-conjugale avec Petronella Wyatt. En 2005, il revient au sein du cabinet fantôme. David Cameron ne donnera pas suffisamment de crédit aux nouvelles accusations d’infidélité pour que Boris Johnson soit à nouveau viré. Il quitte le cabinet en 2007 pour se consacrer à la campagne en vue de la mairie de Londres.

Critique envers son propre camp

Son profil direct, ses grognements d’ours, sa capacité à discuter avec tout le monde et n’importe qui lui ouvrent les portes de la capitale qu’il arrache à Ken « le rouge » Livingston. L’exploit est d’autant plus fort que Londres est, globalement, une ville de tradition travailliste. Mais sa population aime que ses maires sortent du rang. Et Bo Jo, comme Ken avant lui, n’est jamais avare de critiques envers son propre camp. Johnson s’indigne ainsi de la baisse du plafond de revenus pour les allocations logement, estimant qu’elle frappe plus durement les Londoniens. Il s’oppose cependant avec bien plus de fermeté au plafonnement des revenus des traders. Bo Jo est aussi libéral économiquement qu’opposé au mariage homosexuel ou à l’arrivée des migrants. Autant de points identitaires qui lui permettent de bénéficier d’un vrai soutien au sein de la base conservatrice.

Boris Johnson ébourrifantIl est d’autant plus fort, aujourd’hui que Cameron a annoncé un référendum sur la sortie de l’Union européenne. Bo Jo est clairement eurosceptique. « Il a aidé à faire que l’euroscepticisme ne soit plus l’apanage des opposants traditionnels à l’Union européenne venant du parti travailliste (…) et il l’a transformé en une cause attirante et qui a un retentissement émotionnel auprès du parti conservateur », explique sa biographe Sonia Purnell. Mais, en bon conservateur, son scepticisme ne va pas jusqu’à prôner la sortie définitive. Bo Jo préconise plutôt deux référendums, auxquels il faudrait d’abord répondre non puis, une fois arrachées les concessions à Bruxelles, voter oui. Son but reste de réduire l’Union européenne au rang de marché unique et totalement dérégulé.

Il devance de 10 points son rival

Ce vendredi 2 octobre, un sondage le donne comme favori des prétendants à la succession de David Cameron. Dans l’ensemble de l’électorat, il devance de 10 points son principal rival : le chancelier de l’Echiquier, et allié de Cameron, George Osborne. Lequel est même distancié par Theresa May, l’austère ministre de l’Intérieur. Cette enquête doit remettre du baume au cœur à Bo Jo qui va quitter, en 2016, son bureau de maire. Candidat non déclaré au poste de leader des Tories, il ne masque plus son ambition d’aller dormir au 10 Downing Street. Mais la victoire surprise de Cameron en mai 2015 et la soudaine lumière dont a bénéficié Osborne avaient éclipsé, un temps, l’ébouriffé fan des Stones dans le cœur des adhérents conservateurs.

Il met désormais en avant son bilan londonien, et sa biographie de Winston Churchill, pour amplifier son offensive. « J’ai rendu Londres plus attractive, plus sûre, plus moderne, accueilli les Jeux olympiques, reconstruit l’East London », plaide Johnson. Les travaillistes rétorquent que la pollution tue des milliers de Londoniens chaque année, que les inégalités et les loyers ont augmenté. Londres serait aujourd’hui la ville la plus chère d’Europe. Celle aussi qui compte le plus de millionnaires au kilomètre carré. Pourtant, Bo Jo est toujours le conservateur le plus populaire du Royaume-Uni et il sera une des stars de la conférence d’automne des Tories. Comme si ses gaffes millimétrées lui évitaient un jugement sur le fond. La Grande-Bretagne aime tellement les excentriques.

Nathanaël Uhl

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