Coralie Delaume : « Le Brexit est le second acte de la décomposition de l’Union européenne »

Coralie Delaume est essayiste, spécialiste des questions européennes. Pour Grey Britain, elle revient sur les enjeux, vus depuis le niveau de l’Union européenne, des résultats du référendum britannique qui, par 52% contre 48%, a opté pour la sortie de l’Union. Vous pouvez retrouver l’essentiel de ses chroniques via son blog, l’Arène nue.

Vous avez publié, en 2014, Europe, les états désunis. Est-ce que le Brexit, qui vient d’être choisi par les Britanniques à 52%, traduit cette désunion de l’Union européenne ?

Elle traduit une défiance grandissante à l’égard de l’intégration européenne, qui me semble avoir deux causes. Il y a d’une part le problème économique, et d’autre part, peut-être plus saillant encore, le problème démocratique.

Corbyn à Port Talbot

Jeremy Corbyn devant le site sidérurgique de Port Talbot

Le problème économique est évident. L’Union ne se remet pas de la crise de 2008. Cela tient aux présupposés sur lesquels elle est bâtie. D’abord, le principe de la « libre concurrence » est au cœur des textes européens. Ensuite, on a décidé que pour construire l’Europe, il fallait tout laisser circuler, sans aucune condition, sans aucun préalable. L’Union européenne laisse donc circuler les capitaux et les marchandises comme s’il s’agissait là d’un immense progrès humain, sans tenir compte du fait que partout ailleurs, des États-Unis à la Chine, un protectionnisme pragmatique mais sourcilleux est pratiqué. Il suffit de considérer la situation de l’UE au regard du commerce international, la manière dont elle appréhende les accords commerciaux qu’elle négocie, pour s’apercevoir que nous sommes le coin du monde le plus bêtement néolibéral, donc le moins protecteur.

On a beaucoup dit que la question migratoire avait dominé la campagne du Brexit. Ce n’est peut-être pas tant la question des réfugiés syriens que celle, pour aller vite, du « plombier polonais ».

La libre circulation des personnes peut, elle aussi, poser problème. Évidemment, pas si elle a un but touristique ou culturel. Mais l’immigration de travail, que l’on a voulue totalement libre, sans harmonisation sociale préalable, n’en finit plus de faire sentir ses effets. On a beaucoup dit que la question migratoire avait dominé la campagne du Brexit. C’est vrai, mais ce n’est peut-être pas tant la question des réfugiés syriens que celle, pour aller vite, du « plombier polonais ». L’UE, au lieu de tout faire pour le décourager, favorise le dumping salarial entre ses pays-membres. A titre d’exemple, la Commission européenne a récemment houspillé la France et l’Allemagne, suspectées d’appliquer trop systématiquement le Smic aux chauffeurs étrangers dans le domaine du transport routier. Le Smic serait-il contraire, désormais, aux « valeurs européennes » dont on se prévaut tant ?

Quid de la question démocratique que vous évoquez en introduction ?

La manière dont s’est construite l’Union européenne, non pas sur le mode de la coopération inter-nationale mais sur celui de l’intégration supra-nationale, me semble avoir également beaucoup joué dans le résultat du référendum Britannique, étant donné l’attachement des Anglais à l’idée de « souveraineté parlementaire ».

La Chambre des communes, coeur de la démocratie britannique

La Chambre des communes, coeur de la démocratie britannique

L’éditorialiste Ambrose Evans-Pritchard l’a expliqué magistralement. Avant le référendum, il justifiait par avance son vote en ces termes : « C’est avec tristesse et tourmenté par le doute que je voterai, en tant que citoyen ordinaire, pour le retrait de l’Union européenne. Qu’on ne se fasse aucune illusion sur le traumatisme que générera le Brexit. Quiconque prétend que la Grande-Bretagne peut se désengager tranquillement après 43 ans d’implication dans les affaires de l’UE est un charlatan ou un rêveur (…) Mais loin des débats secondaires, l’affaire se résume à un choix élémentaire: restaurer la pleine souveraineté de cette nation ou continuer à vivre surplombés par un échelon supranational (…) la question du Brexit est celle de la suprématie du Parlement, et ce n’est rien d’autre. »

En France, la question démocratique se pose également, bien sûr, ne serait-ce qu’en raison de la manière très particulière dont le droit de l’Union s’est imbriqué avec le droit interne. Il faut savoir que la Constitution française a été modifiée plusieurs fois afin d’être mise au diapason des « avancées » de l’intégration européenne. Par exemple : en 1992, pour permettre la ratification du traité de Maastricht ; en 1997, pour permettre celle du traité d’Amsterdam ou  encore en 2005, en prévision de l’entrée en vigueur de la Constitution européenne, qui s’appelle finalement « Traité de Lisbonne ». Il faut dire qu’à chaque fois, le Conseil constitutionnel avait jugé les projets de traités irrecevables en l’état. Sauf que, pour rendre ces textes constitutionnels, ce ne sont pas eux qu’on a modifiés c’est… la Constitution. Et l’on s’étonne ensuite que les citoyens de certains pays membres soient désireux de fuir ce sac de nœuds institutionnel….

 

Inscrivez-vous les résultats britanniques dans la montée d’un courant souverainiste de gauche, notamment en regard du comportement d’une partie de l’électorat de la gauche britannique qui s’est affranchie des consignes de vote du Labour et des syndicats ? Existe-t-il une perspective pour les souverainistes progressistes à l’échelle de l’Union européenne ?

Justement, il n’y a pas vraiment, pour l’heure, de courant « souverainiste de gauche » important en Europe. Il y a d’ailleurs une ambiguïté dans ce Brexit, qui risque peut-être de compliquer la suite. Comme vous l’avez expliqué vous-même sur Grey Britain et comme cela se voit quand on observe la carte des résultats, nombre des électeurs ayant voté « Leave » sont issus des classes populaires paupérisées et de régions désindustrialisées en panne de reconversion économique. A l’inverse, les têtes d’affiche de la campagne « Leave » ont été des conservateurs thatchériens avant tout désireux de quitter une Europe jugée trop contraignante parce que trop réglementée en matière de droits sociaux et de droit du travail.

Northern EnglandDans un brusque accès de lucidité, le journal Le Monde expliquait récemment qu’il y avait « deux composantes dans le vote pro-Brexit : d’un côté des ultralibéraux thatchériens comme Boris Johnson, pour qui l’UE est une insupportable machine à réguler et l’immigration une nécessité si l’on veut peser sur les salaires et assurer la compétitivité du pays après le « Brexit » ; de l’autre, la grande masse des populations déshéritées du nord de l’Angleterre, précisément les victimes de l’ultralibéralisme à la britannique, qui comprennent le « Take back control » comme un appel au retour de la protection de l’État que « Bruxelles » empêche, notamment en imposant un afflux de travailleurs est-européens. La première catégorie rêve de transformer le Royaume-Uni en un vaste paradis fiscal dérégulé ; la seconde a la nostalgie de l’Angleterre de leur jeunesse, avant la désindustrialisation et le thatchérisme. ».

Or s’il n’existe pas de formation de gauche pour représenter la seconde de ces deux composantes et pour offrir un débouché à ses aspirations, et bien…. elle suit électoralement la première composante (en l’occurrence, pour le Royaume-Uni, la droite dérégulatrice).

Les victimes de l’ultralibéralisme à la britannique comprennent
le « Take back control » comme un appel au retour de la protection de l’État que « Bruxelles » empêche

On voit d’ailleurs des phénomènes de même type se produire dans beaucoup d’autres pays. En France, le monopole de la critique de l’Union européenne a longtemps été laissé au Front national. Dans beaucoup d’États membres, l’euroscepticisme de droite radicale a le vent ou poupe. En Autriche, où l’élection présidentielle vient d’être invalidée, le candidat du FPÖ Norbert Hofer finira peut-être par être élu. Aux Pays-Bas, où des élections auront lieu l’an prochain, les sondages successifs témoignent de la popularité du PVV et de son leader Geert Wilders, qui a annoncé son intention d’organiser un référendum sur le « Nexit », la sortie néerlandaise de l’UE.

Comment en serait-il autrement dès lors qu’on a laissé le thème de la souveraineté nationale, et par conséquent de la souveraineté populaire – qui est l’autre nom de la démocratie – à ces formations de droite radicale ?

Depuis les résultats officiels du référendum, en Écosse et au Pays-de-Galles des voix s’élèvent pour exiger des consultations en vue de l’indépendance. En Irlande du Nord, le Sinn Féin demande un référendum sur le rattachement à la République d’Irlande. Aux Pays-Bas, la demande d’un scrutin sur la sortie de l’Union européenne grandit. Est-ce que l’Europe, dans sa vision actuelle, peut survivre au Brexit ?

Commission européenneJ’avoue avoir du mal à envisager qu’elle puisse survivre en l’état. La décomposition me semble déjà à l’œuvre, et le Brexit me semble en être le second acte. Le premier a été la crise grecque de l’été dernier, où l’on a vu échouer, justement, un parti proclamant sa volonté de changement radical, mais incapable d’envisager une rupture avec l’Union. Aujourd’hui, la Grèce est un pays complètement asservi. Sa marge de manœuvre est nulle et son appauvrissement rapide. Au mois de mai, de nouvelles mesures d’austérité lui ont été imposées et il est probable que ça ne s’arrêtera pas là.

A la décharge d’Alexis Tsipras, la Grèce n’était pas du tout dans le cas Britannique. Le Royaume-Uni, en effet, s’est toujours tenu prudemment éloigné des expérimentations les plus folles, notamment de l’adoption de la monnaie unique. Il a donc conservé une politique monétaire, une politique budgétaire et une politique de change. C’était bien plus facile pour lui de s’extraire du maelström que ça ne l’aurait été pour la Grèce de 2015, petit pays très affaibli par la mise en œuvre d’une austérité morbide, à la merci de ses créanciers et des mesures de rétorsion très dures prises par la Banque centrale européenne.

Si tout n’était que purement technique, le Brexit ne changerait pas grand chose au fonctionnement de l’UE, tant le Royaume-Uni était peu intégré

Si tout n’était que purement technique, le Brexit ne changerait pas grand chose au fonctionnement de l’UE, tant le Royaume-Uni était peu intégré. En réalité, la sortie britannique est un choc très important puisqu’elle invalide l’idée que l’UE serait une sorte de terminus, de fin de l’Histoire. Le mythe de l’irréversibilité de l’appartenance communautaire vient de prendre un sacré coup. Avec la Grèce en 2015, c’est celui de l’irréversibilité de l’euro qui avait été écorné lorsque Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, avait proposé un « Grexit temporaire ».

Au bout du compte, c’est la représentation que l’on se fait de l’Union européenne qui change peu à peu, avec ces secousses successives. Ce ne sont pas seulement des règles qui sont contestées, c’est une sacralité qui est défiée. Ensuite, une fois que les croyants ont cessé de croire…. tout devient envisageable. Il y aura sans doute d’autres épisodes. A ce stade, il serait d’ailleurs utile de les anticiper et d’œuvrer à un détricotage tranquille et planifié de l’ensemble. C’est plus raisonnable que d’attendre que tout nous tombe sur le nez dans un désordre épouvantable.

En tout état de cause, cela n’empêchera pas l’Europe de continuer à exister. L’Europe est un continent, et ce continent ne va pas s’autodétruire parce qu’on aura dénoncé un ou deux traités mal conçus. On n’arrêtera pas non plus d’échanger et de coopérer entre pays voisins. Il est fort à parier par exemple que la France et la Grande-Bretagne, qui sont les deux puissances militaires majeures en Europe, continueront à travailler ensemble dans ce domaine. Il n’existe pas de défense intégrée, supranationale. Ça n’empêche nullement la coopération entre nations dans ce domaine. Par exemple, ça n’a pas empêché Londres et Paris de signer, fin 2010, les accords de Lancaster House.

Est-ce que, au travers du résultat du référendum britannique, les institutions européennes  ne paient pas le prix fort d’une orientation essentiellement économique et les partis politiques le renoncement à un projet politique à l’échelle des vingt-huit états membres ?

Je l’ai évoqué plus haut, cette Europe de l’économie et du droit ne marche pas. Économiquement, c’est un fiasco. Politiquement, ça contrevient au fonctionnement de la démocratie. Par ailleurs, l’édifice est devenu éminemment hiérarchique, avec un pays très largement dominant, l’Allemagne, et des pays complètement dominés, parfois même écrasés, comme la Grèce.

Crise des migrantsFabien Escalona explique, dans un article récent, que l’UE est « un hybride dysfonctionnel entre fédération et empire ». C’est une fédération incomplète qui ne réalise pas la redistribution des richesses entre régions riches et régions pauvres qui s’opère dans une fédération véritable. Elle a en outre des caractéristiques impériales en ce qu’elle est, explique le politiste, « composée de plusieurs entités, non stabilisée sur le plan territorial, dotée d’un centre capable d’affecter la destinée de ses périphéries (internes ou externes) formellement souveraines, sur la base d’une « mission civilisatrice » qu’elle s’est auto-attribuée ». En revanche, elle est stratégiquement faible et incapable de protéger ses « marches », comme le montre la crise des migrants qui voit la Grèce et l’Italie pour ainsi dire abandonnées à leur sort. Comment pareille invention pourrait-elle perdurer ?

Comment appréciez-vous l’ambition portée par Yanis Varoufakis de créer un parti et un projet politiques à l’échelle de l’Union européenne ?

Je crains malheureusement de ne pas y croire beaucoup car on se situe là encore dans une perspective supra ou post-nationale. Or il me semble que le lieu par excellence du débat démocratique est le cadre national. C’est au sein d’une même nation qu’une majorité de gauche – comme celle que Varoufakis appelle de ses vœux – peut parvenir un jour à l’emporter dans les urnes, sans induire l’explosion ou le séparatisme.

Il ne me semble pas possible en effet qu’une minorité accepte de se plier à la volonté de la majorité ailleurs que dans le cadre national. Prenons l’exemple de l’euro : j’imagine mal les Allemands renoncer à leur tradition monétaire très particulière, vitale pour eux, et se plier aux injonctions d’une gauche transnationale franco-italo-grecque qui les mettrait en minorité et les enjoindrait de laisser filer les déficits publics et l’inflation. Même les sociaux-démocrates allemands s’y refuseraient. Du coup, c’est l’Allemagne qui quitterait alors la monnaie unique.

La nation écossaise, forte d’à peine plus de 5 millions d’habitants, envisage aujourd’hui et suite au Brexit de prendre son indépendance. Or les plus fervents des européistes semblent trouver cette idée charmante et le
« souverainisme » écossais délicieux

De toute façon, même les véritables fédéralistes sont incapables d’imaginer un monde véritablement post-national. Quoiqu’ils proposent, on n’aboutit jamais au dépassement ou à l’abolition de la nation, simplement à la constitution d’une nation plus grande nommée « Europe ».

Scottish independanceC’est comme ça depuis très longtemps d’ailleurs. On se réfère sans cesse à Victor Hugo et aux États-Unis d’Europe. Or que disait Hugo, au fond ? En 1867, dans la  préface au guide de l’exposition universelle de Paris, il affirmait ceci : « Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Cette nation aura pour capitale Paris et elle ne s’appellera point la France, elle s’appellera l’Europe ». Au bout du compte, on en revient toujours là. Même si l’on réalisait le fameux « sauf fédéral », on n’aboutirait jamais qu’à la création d’un État-nation. Fédéral certes, mais d’un État-nation.

Mais ce n’est pas un drame après tout. La preuve : la nation écossaise, forte d’à peine plus de 5 millions d’habitants, envisage aujourd’hui et suite au Brexit de prendre son indépendance. Or les plus fervents des européistes semblent trouver cette idée charmante et le « souverainisme » écossais délicieux. La preuve que tout arrive !

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