Brexit : Jeremy Corbyn fait le choix de ne pas encore choisir

Les malheurs des tories font le miel des travaillistes. Mais, quand il s’agit du Brexit, la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, le Labour n’offre, finalement, pas une vision bien plus claire que celle du gouvernement dirigé par Theresa May. Certes, mercredi 6 décembre, Jeremy Corbyn a pu pilonner son vis-à-vis sur ce dossier, concluant qu’en la matière il revenait au Democratic Unionist Party (DUP – parti nord-irlandais) d’écrire la ligne des conservateurs. La Première ministre, dans une de ses rares réparties, a eu beau jeu de rappeler que la seule « frontière dure » qui existe, à l’heure actuelle, est à l’intérieur du parti travailliste.

En effet, le Labour dispose d’une ligne officielle : il n’est pas question de remettre en cause le vote des Britanniques. Le respect de la démocratie, dans un pays où la classe politique n’est pas plus considérée que dans le reste de l’Europe, est en fait très pragmatique. Elle permet aussi de ne fâcher aucun pan majeur de l’électorat.

Mais plus au fond, et comme les Tories, les travaillistes sont divisés en trois sensibilités principales. Si on rentrait dans les nuances, il y aurait quasiment autant de positions sur le sujet qu’il y en a dans le Kama sutra. Les partisans du maintien dans l’Union européenne n’ont pas tous désarmé. Quand l’ancien Premier ministre Tony Blair déclare à nos confrères du Figaro qu’il est « encore temps d’arrêter le Brexit », il dispose de solides soutiens au sein du parti. A commencer par celui du président de la commission parlementaire sur le Brexit, Hilary Benn.

Une partie des remainers (partisans du maintien) historiques se sont convertis à l’idée d’un brexit doux, qui pourrait se traduire par un maintien dans l’union douanière et dans le marché commun. Prônée par Emily Thornberry, shadow Foreign Secretary, cette position semble respecter l’idée que se font les travaillistes d’une sortie qui « préserve les intérêts des travailleurs« , orientation du parti et des syndicats. Même si, nulle part, le principal parti d’opposition n’écrit cette demande de manière formelle. Le manifesto rédigé pour les élections générales de juin dernier, et qui est la seule production officielle des travaillistes sur le sujet ô combien délicat, précise ainsi :

« Nous abandonnerons le livre blanc des conservateurs sur le Brexit et le remplacerons par des nouvelles priorités en matière de négociation qui mettront fortement en avant la conservation des avantages du marché unique et de l’union douanière ».

Enfin, une minorité de parlementaires défend un brexit dur, parmi lesquels on trouve Dennis Skinner, doyen de la chambre des Communes et figure de la gauche du Labour. Kate Hoey, qui a clairement fait campagne en faveur du Brexit jusqu’à s’afficher aux côtés de dirigeants de UKIP, partage également cette approche.

L’eurosceptique Jeremy Corbyn, depuis qu’il est devenu leader du parti, prend bien soin de ne pas s’exprimer clairement sur le sujet au-delà de considérations vagues sur le fait que « le Labour mettra toujours en avant les emplois et l’économie », ce qui n’engage pas à grand chose au final. Alors que le soutien au Brexit s’effiloche dans l’opinion publique, il avance à pas de loups. Lors de sa rencontre d’octobre avec Michel Barnier, négociateur en chef de l’Union européenne sur le Brexit, il « a donné, globalement, l’impression d’être en faveur du maintien dans l’union douanière et le marché unique », selon les participants.

Mais ses actes peuvent le contredire. Ex leader des Libéraux-Démocrates, Tim Farron l’a vertement interpellé sur twitter à l’issue des PMQs (Prime Minister’s Questions – les questions au premier ministre). A l’approche du sommet européen des 14 et 15 décembre, le leader travailliste a, pour la deuxième fois, consacré ses questions à Theresa May au sujet du Brexit. Après l’échec du compromis sur l’Irlande du Nord, il a eu beau jeu d’évoquer le « désastre » de la position gouvernementale. C’est alors que Tim Farron lui a rappelé ses propres responsabilités en la matière.

En effet, le 8 février dernier, à l’occasion du vote final sur l’activation de l’article 50, qui lançait officiellement le processus de sortie de l’Union européenne, Corbyn a donné une consigne de vote ferme en faveur du texte présenté par le gouvernement.

« Rappelle-toi, Jeremy, que tu as voté avec les Tories pour un Brexit dur, sans aucune conditions, sur l’Irlande, les protections des salariés, le marché unique ou quoi que ce soit. C’est pour ça que nous sommes dans le pétrin », a cinglé Tim Farron.

En fait, Corbyn semble naviguer au plus près du vent, en observant les évolutions de l’opinion britannique sur le Brexit. Que l’électorat vienne à se tendre en faveur de la sortie ou à formaliser son souhait d’un maintien, il ne veut fermer aucune porte, tant il garde en tête son objectif de prendre la tête du gouvernement. Un membre du parlement travailliste confiait ainsi au NewStatesman, hebdomadaire de centre-gauche : « Si le leadership pense qu’il ne peut pas atteindre le 10 (Downing Street) sans une position plus fermement anti-Brexit, alors il bougera« .

C’est aussi dans ce cadre qu’il faut apprécier les non-dits de Corbyn sur l’éventualité d’un second référendum, qui aurait pour but de faire s’exprimer les Britanniques sur le résultat des négociations avec l’Union européenne. Initiée par les Lib-Dems, cette proposition est défendue par Clive Lewis, membre du parlement issu de la gauche du Labour. Elle a désormais le soutien d’une vingtaine de parlementaires travaillistes dont Chuka Ummuna, plus marqué à droite, et du maire de Londres, Sadiq Khan. Si le Labour ne soutient pas clairement une deuxième consultation, il ne l’écarte pas non plus. Lors de la réunion des socialistes européens le week-end des 2 et 3 décembre, le leader travailliste a relevé :

« Nous n’avons pas pris de décision sur le second référendum. Ce que nous avons dit c’est que nous respectons le résultat du premier ».

Cela posé, Theresa May n’est pas la seule à fixer l’agenda politique en fonction de ses intérêts en termes de pouvoir. L’absence de position claire permet en effet à Jeremy Corbyn de ne pas rallumer de conflit au sein du Parliamentary Labour Party (PLP – le groupe parlementaire) à l’heure où il finalise sa prise de contrôle quasi totale du parti  travailliste. Et puis, surtout, il n’a pas encore besoin de sortir du bois. Comme le préconisait Napoléon Ier : « N’interrompez jamais un ennemi quand il commet une erreur ».

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