Theresa May, une Première ministre virtuelle dont les jours sont comptés

L’avenir de Theresa May est scellé dans un coffre fort dont Sir Graham Brady garde précieusement la clé. Le puissant patron du 1922-Committee, qui rassemble les backbenchers conservateurs, disposerait, selon toute vraisemblance, des 48 lettres nécessaires pour déclencher un vote de défiance vis à vis de la Première ministre et, par là, le processus pour désigner son successeur. Ses opposants, notamment les tenants d’un hard Brexit, ont profité du voyage de leur leader en Chine pour lancer un ultimatum : « reviens avec une ligne claire ou c’est fini pour toi ».

Pour Theresa May, l’exercice n’est pas simple. Au-delà des différences d’approche au sein de son cabinet sur la question centrale du Brexit, plus personne ne semble respecter la notion basique de solidarité gouvernementale. Mercredi 31 janvier, Phillip Lee, sous-secrétaire d’Etat à la justice, a suggéré que le Brexit puisse être stoppé, si les prévisions concernant l’impact sur l’économie devaient être vérifiées. Sur le même sujet, les membres tory du parlement n’ont même pas jugé utile de bloquer la motion travailliste exigeant que le gouvernement communique le rapport rédigé sous l’autorité du Department for Exiting the European Union.

Les Brexiters au sein du parti conservateur se sentent tellement en position de force qu’ils ne retiennent plus leurs coups, y compris envers l’administration centrale. Jeudi 1er février le ministre (équivalent d’un secrétaire d’Etat en France) au Brexit  Steve Baker a mis en cause, pour la deuxième fois, les services de Whitehall, les accusant en substance de ne présenter qu’une version biaisée des perspectives économiques. Jacob Rees-Mogg, membre du parlement conservateur et nouveau héraut du Brexit dur, a franchi un cap en accusant Whitehall de « sabotage« .

Steve Baker s’est, depuis, excusé. Il n’en a pas fallu plus à Theresa May pour indiquer, depuis la Chine, que son ministre n’aura pas à démissionner, contrairement aux usages en cours. Soumise aux coups redoublés de l’aile droite de son parti, la Première ministre tâche visiblement de donner des gages aux Brexiters, pour se maintenir encore un peu au 10 Downing Street. Elle a ainsi créé une émotion certaine en annonçant des restrictions sur la liberté de mouvement, y compris des ressortissants de l’Union européenne, dès après mars 2019.

Proche de la Première ministre, Liam Fox, Secrétaire d’Etat au commerce international, a lui aussi fait un geste en direction de la branche dure des Tories. Il a écarté la perspective d’une union douanière avec l’Europe des 27 après le Brexit – alors que la Chambre des Communes a voté le texte qui le permet. Il a apporté son soutien à Theresa May mais n’a pas su répondre quand les journalistes lui ont demandé si elle mènerait les tories lors de la prochaine élection générale.

De son côté, l’ancien chef de cabinet de la Première ministre, Nick Timothy, a tenté de rappeler les conservateurs à la raison. Il a averti qu’un nouveau leadership pourrait « réduire à néant les négociations sur le Brexit ». La réponse n’a pas tardé. Le vice-président du parti tory – nommé par Theresa May (!) à l’issue de son remaniement raté – James Cleverly a estimé que Timothy « devrait fermer sa gueule« .

Etonnamment, on entend bien peu Boris Johnson en ce moment

Pour compléter ce tableau d’une fin de règne qui n’en finit pas, il fallait une touche absurde typiquement britannique. Elle a été apportée par le ministre pour le Développement international Lord Michael Bates. Il a présenté sa démission du gouvernement mercredi 31 janvier en pleine séance de questions au gouvernement. Il a justifié son départ du gouvernement par son arrivée en retard, ce qui l’a empêché de répondre à la question de la Baronne Lister, siégeant sur les rangs du Labour. Theresa May a, depuis, refusé la démission de Lord Bates.

Pour la Première ministre, tout s’accélère. En début de semaine, elle doit réunir le groupe de travail ministériel sur le Brexit pour affirmer sa ligne dans la deuxième phase des négociations avec l’Union européenne. Les décisions qu’elle prendra à ce moment-là pourraient avoir un impact direct sur sa survie politique. Selon toute probabilité, elle devrait donner de nouveaux gages aux Brexiters. Mais ces derniers se contenteront-ils d’une Theresa May à leur main ou voudront-ils la sortir du Downing Street ?

Du côté des partisans d’un Brexit soft, on fourbit aussi ses armes. Depuis ses bureaux du quotidien conservateur London Evening Standard, George Osborne, ancien chancelier de l’Echiquier de David Cameron, prévient : en substance, il n’y aurait aucune majorité pour un hard Brexit à la Chambre des Communes. Il se pourrait, d’ailleurs, que le coup fatal soit porté à May par cette sensibilité. C’est ce que laisse entendre la presse favorable aux tories à la veille d’un week-end qui ne sera pas de tout repos pour l’encore Première ministre. Elle fait face à trois scénarios principaux :

  • Un vote de défiance est lancé dès la semaine prochaine (4/10) ;
  • Les Tories attendent les élections locales de mai et les mauvais résultats annoncés pour la sortir (5/10) ;
  • Elle est démise de ses fonctions en octobre après avoir sécurisé un accord avec l’Union européenne (1/10).

Plus improbable mais à ne pas écarter non plus, elle pourrait profiter de l’incapacité des deux camps rivaux – hard brexiters contre soft brexiters – à se départager et se maintenir en poste jusqu’aux prochaines élections générales. John Major pour les conservateurs et Gordon Brown pour les travaillistes y sont parvenus. Mais leurs partis respectifs se sont fait laminer aux élections suivantes.

En attendant, Theresa May est une sorte de Première ministre de Schrödinger. Tant que Sir Graham Brady refuse d’ouvrir le coffre, elle est à la fois morte et vivante. Politiquement s’entend.

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