Jeremy Corbyn, star malgré lui du Labour leadership

Meeting de Jeremy Corbyn en plein air

PORTRAIT. Si les quatre candidats au labour leadership sont les 4 fantastiques, Jeremy Corbyn serait assurément la torche. Sa campagne a enflammé le parti travailliste. D’un côté, il a soulevé l’enthousiasme des adhérents, contribué largement à l’afflux massif de nouveaux membres au sein du Labour, rempli les salles partout ; de l’autre, il a poussé l’establishment travailliste à se découvrir jusqu’aux menaces de coup d’état interne s’il venait à être élu. Aujourd’hui, le bookmaker Paddy Power paie les paris gagnants – au delà même de 100,000 livres – à ceux qui ont misé sur le candidat de gauche alors que le scrutin ne sera clos que le 10 septembre. Pourtant, le vétéran – il a 66 ans – socialiste et républicain assumé avait tout pour incarner la femme invisible des bandes-dessinées de Marvel. Discret jusqu’à l’effacement, il n’avait, au départ, d’ambition que d’ouvrir le débat interne, au nom de la gauche du Labour, après la défaite de mai 2015.

« Allez, c’est ton tour »

C’est d’ailleurs en soldat de cette sensibilité, regroupée au sein du Socialist Campaign Group (SCG – les neuf (!) Membres du parlement qui se reconnaissent dans le Red Labour), qu’il accepte de se porter candidat au leadership du parti. « Comme un agneau sacrificiel », précise John McDonnell, président du SCG et candidat malheureux de la gauche travailliste au leadership en 2007 et 2010. « On lui a dit « allez, c’est ton tour » et il a répondu qu’il allait y aller », raconte encore celui qui est, depuis, le responsable de la campagne de Jeremy Corbyn. Ce dernier, Membre du parlement pour Islington-North (une circonscription du nord de Londres), avait visiblement d’autres ambitions. Au début de mois de juillet, il sollicitait par courrier électronique le soutien des autres parlementaires travaillistes pour intégrer… un comité dédié aux relations internationales.

Jeremy Corbyn, à gauche, accueille Gerry Admas, leader du Sinn Fein.

Jeremy Corbyn, à gauche, accueille Gerry Adams, leader du Sinn Fein.

La géopolitique, et singulièrement le pacifisme, est le vrai moteur de l’engagement politique de Jeremy Corbyn. Depuis son adhésion, à la fin de son adolescence, au Labour, il n’a cessé de suivre le chemin tracé par ses parents, deux militants pacifistes qui se sont rencontrés pendant la guerre d’Espagne. Il préside depuis 2001 Stop The War Coalition, il a dirigé Campaign for Nuclear Disarmament, il est membre d’Amnesty international. Son engagement contre la guerre en Irak l’a amené à estimer publiquement que Tony Blair devrait être traduit en justice comme criminel de guerre. C’est aussi au nom de la paix qu’il a soutenu le Sinn Fein, le mouvement nationaliste irlandais, à une époque où cela signifiait, aux yeux du grand public, être sympathisant de l’Irish Republican Army, sa branche armée considérée comme terroriste à Londres.

Accusations d’antisémitisme

C’est encore en tant que pacifiste qu’il a pris fait et cause pour la Palestine. Un positionnement qui constitue aujourd’hui son principal talon d’Achille. Son militantisme – il n’y a pas une seule pétition, une seule manifestation, une seule cause estampillée « de gauche » à laquelle Corbyn n’ait été associé depuis les années 70 – l’a amené à croiser des personnages qui se sont, ultérieurement, avérés être soit des négationnistes soit des anti-israéliens féroces. Cette réalité, inhérente à tout engagement sur la question palestinienne en Grande-Bretagne tout au moins, a alimenté des accusations d’antisémitisme, que l’intéressé réfute avec son flegme habituel : « Le racisme, l’antisémitisme, tout ce qui se rapproche d’une manière ou d’une autre de l’extrême-droite, me fait horreur. L’extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale est un des épisodes les plus odieux et les plus tragiques de notre histoire ».

Jeremy Corbyn à la synagogue de Londres Nord.

Jeremy Corbyn à la synagogue de Londres Nord.

Une prise de position qui est confirmée par une tribune co-signée par plusieurs militants pro-Palestiniens, dont une majorité de Britanniques juifs, qui précisent : « En 32 ans de mandant parlementaire, Corbyn s’est constamment opposé à toutes les formes de racisme, y compris l’antisémitisme ». En revanche, il confirme considérer le Hezbollah et le Hamas comme des « amis politiques », avant de parler de « terme diplomatique » et de préciser : « Je pense que, pour construire la paix entre Israël et la Palestine, nous devons mener des discussions qui incluent le Hamas. Certains pensent que l’on peut construire la paix sans eux, malheureusement ce n’est pas le cas ». Et ce n’est certainement pas Tony Blair, qui a rencontré à quatre reprises le chef du Hamas ces dernières années, qui pourra le contredire…

Le bouillant Tony Blair est pourtant, avec ses héritiers, en première ligne de l’offensive contre le MP pour Islington-North. Il est vrai que leurs agendas politiques sont diamétralement opposés. Face à l’instigateur du New LabourJeremy Corbyn défend une approche keynésienne de la relance économique ; soutient la renationalisation du rail, de l’énergie et de la poste royale. Un programme qui a obtenu – après celui des deux plus importants syndicats du pays – le soutien de plusieurs dizaines d’économistes issus des plus grandes universités du pays.

Ni Mélenchon, ni Tsipras

C’est pourtant sur la question économique que Corbyn a commis son principal faux pas : il a défendu la réouverture des puits de mine dans le sud du pays de Galles… Pourtant, « Jez », comme le surnomment affectueusement ses supporters, n’est pas un démagogue. Ce n’est pas plus un tribun prompt à enflammer les foules. Il n’a ni le bagout de Mélenchon, ni le charisme de Tsipras.

Tony Benn, mentor, inspirateur et ami de Jeremy Corbyn.

Tony Benn, mentor, inspirateur et ami de Jeremy Corbyn.

Sa manière de s’exprimer ressemble à sa sempiternelle chemise beige : simple, accessible à tous… A l’opposé de ce qui caractérise l’establishment travailliste avec ses costumes impeccables et ses sourires ultra bright. On prête à Corbyn une vie d’ascète. Végétarien, il cultive son petit bout de jardin. « Je le vois passer presque chaque matin en vélo, quel que soit le temps », témoigne Philippe Marlière, qui vit à proximité de la permanence électorale du MP élu dans le quartier depuis 1983, « avec des scores qui progressent en voix et en pourcentage à chaque fois », ajoute l’enseignant au London College.

Outre les livres, on ne connaît à Jeremy Corbyn qu’une passion : le football et, singulièrement, Arsenal Football Club. Il est d’ailleurs membre du In Arsène Wenger We Trust Group (groupe de fans du manager général du club Arsène Wenger). Corbyn est un homme de principes. Il a divorcé de sa deuxième épouse quand elle a exigé (et obtenu) que leurs enfants soient inscrits dans une école privée (alors qu’il a lui même été scolarisé dans un établissement similaire). Un souvenir qu’il déteste évoquer.

A croire que Corbyn voudrait être ailleurs.

A croire que Corbyn voudrait être ailleurs.

Cette personnalité discrète – « lors de nos discussions du dimanche chez Tony Benn (figure de la gauche travailliste aujourd’hui décédée), Jeremy était toujours le plus calme, parlant rarement mais toujours à propos », se rappelle John McDonnell – a réussi à créer une vraie passion dans le pays. La foule se presse à ses meetings à telle enseigne qu’il doit souvent prendre la parole en extérieur pour les centaines de personnes qui n’ont pas pu accéder à la salle. Il invite volontiers les militants travaillistes lambda à échanger autour d’un verre avant ou après ses prises de paroles… On ne peut recenser, dans ses interventions, qu’un seul mensonge. « Je ne serais pas un candidat à selfies », avait-il proclamé. Mais il a cédé à la mode du temps. La corbynmania semble se nourrir de la sincérité du candidat, de la clarté de son propos autant que son attitude, qui n’a pas changé d’un poil de barbe, qu’il taille avec soin.

Selon la presse britannique, ce sont plus de 12 000 volontaires qui font vivre sa campagne, sur les réseaux sociaux mais aussi sur le terrain. Beaucoup de jeunes perdent leur virginité politique en s’engageant en faveur de l’aîné des quatre candidats. Les syndicalistes ont fait leur retour au sein du Labour pour voter en sa faveur. La classe ouvrière blanche (chère à Liz Kendall) qui refuse de rompre avec ses traditions de gauche revient et côtoie, dans le soutien à Corbyn, les minorités ethniques conscientisées. Pendant que les blairistes instruisent son procès en inéligibilité, Corbyn réussit, presque malgré lui, à rassembler quelque chose qui ressemble bien à ce que pourrait être une gauche victorieuse en Grande-Bretagne. Ses propositions écologiques, son positionnement contre le renouvellement de la présence des missiles Trident en Grande-Bretagne lui permettraient bien d’animer une coalition de toute la gauche inédite encore au Royaume-Uni.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : Thee Faction – Choose Your Enemy

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