Non, Corbyn n’est pas Mélenchon

OPINION. Pour les médias comme pour les lecteurs, il est toujours utile de trouver des repères, plus ou moins spectaculaires, surtout lorsqu’il s’agit de faire état de faits se déroulant dans un autre pays. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de politique. Chacun essaie de situer tel ou tel personnage sur un échiquier français. C’est ainsi que la Libre Belgique a tenté de caractériser Bernie Sanders, sénateur de gauche dont l’inspiration première réside dans la social-démocratie scandinave élu dans un des états de la Nouvelle-Angleterre, de « Mélenchon du Mid-West ». Double contre-vérité. Il en va de même dans la caractérisation actuelle de Jeremy Corbyn, candidat de la gauche travailliste au leadership du Labour, comme le « Melénchon britannique ». Là encore, nous sommes en plein contresens, que ce soit humainement, politiquement ou en termes d’enjeux.

Il y a certes deux points communs entre Jeremy Corbyn et l’eurodéputé Front de gauche : l’un comme l’autre combattent les politiques d’austérité qu’elles soient mises en œuvre par la droite ou par les sociaux-libéraux ; l’un comme l’autre considèrent Alexis Tsipras comme un ami. Mais la comparaison s’arrête là.

La guerre civile anglaise a profondément marqué la politique brtannique

La guerre civile anglaise a profondément marqué la politique brtannique

Tout d’abord parce qu’il y a autant de points communs entre la vie politique britannique et l’échiquier politique français que de similitudes entre la guerre civile anglaise et la révolution de 1789. Si l’on s’en tient aux apparences, chacun peut croire qu’il y a des analogies quand tout sépare les deux périodes historiques. La tradition politique britannique est fermement ancrée dans le parlementarisme et depuis plus de trois siècles désormais (certains diraient même depuis 800 ans avec l’adoption de la Magna Carta) quand la France n’est une République, finalement, que depuis 1875.

Réformiste au sens historique

Mais revenons-en à Jeremy Corbyn. Le membre du parlement, élu sur son nom dans la circonscription d’Islington-North, est un authentique social-démocrate, un réformiste au sens historique du terme. Il n’a jamais été membre d’une organisation d’extrême-gauche, faisant le choix, dès son adolescence du parti travailliste. Le Labour, comme l’a rappelé Philippe Marlière dans nos colonnes, ne peut en rien être comparé au parti socialiste. C’est une organisation encore très marquée par la classe ouvrière et ce, malgré les réformes menées en son temps par Tony Blair pour « professionnaliser » le militantisme travailliste. Le parti a également des liens, y compris statutaires, avec le mouvement syndical : douze syndicats sont affiliés au Labour, rappel du temps où le Trade Union Congress créa le parti travailliste pour se doter d’une représentation parlementaire.

Labour 1945Certes, le blairisme, tant dans sa visée politique que dans sa pratique, a fait muter le Labour. Mais la dé-blairisation est menée depuis plusieurs années, de manière certes contradictoire, jusqu’à permettre la situation actuelle qui voit Jeremy Corbyn potentiellement chef de l’opposition en Grande-Bretagne. Il lui faudra passer les étapes d’un système de vote démocratique mais complexe. Et, s’il gagne, le candidat de la gauche travailliste, avec son agenda anti-austérité, aura l’assise du mandat confié par un corps électoral étalonné à 550,000 personnes. Ce mandant, il a déjà annoncé qu’il serait exécutif plus que décisionnel. En effet, Corbyn ne cache pas qu’il veut rendre aux adhérents la décision en matière d’élaboration du programme politique, élaboration aujourd’hui fruit d’un compromis entre le groupe parlementaire, le Parliamentary Labour Party, et le leader travailliste.

Gestes d’apaisement

En effet, Corbyn ne pense pas que cliver permette de rassembler. Son attitude témoigne qu’il est toujours en recherche d’efficacité et, pour y parvenir, il est adepte du compromis sur des bases politiques. Ces dernières semaines, alors que la dynamique de terrain et les sondages sont de son côté, annonçant une possible victoire par KO, il multiplie les gestes d’apaisement envers ses rivaux comme envers l’appareil travailliste. Non par peur mais plutôt par conscience très précise qu’il devra travailler avec eux, demain, parce que même une victoire à la majorité absolue nécessite de travailler avec ceux qui se sont opposés à lui.

Jeremy CorbynS’il est élu, Corbyn ne l’aura pas été en soulevant les foules par son charisme ou ses qualités tribuniciennes. Il est dénué de l’un comme des autres. Cet habitué des backbenches, les bancs du fond à la House of Commons, n’est pas un batteur d’estrades même s’il a pris la parole, avec une cohérence remarquable depuis son entrée en politique, dans toutes les manifestations, tous les rassemblements, toutes les réunions publiques que la gauche britannique a connus depuis quarante ans. On l’a retrouvé contre l’Apartheid, pour la paix en Irlande du Nord, pour la reconnaissance de la Palestine ; contre les guerres du Vietnam, d’Irak, d’Afghanistan ; contre la fermeture des mines… contre l’arbitraire policier du temps de Margaret Thatcher.

Comme le soulevait Philippe Marlière, et c’est un autre point délicat à concevoir vu de France, Corbyn n’est pas un étatiste de choc. Dans la tradition libérale de la gauche d’outre-Manche, il fait preuve d’une saine méfiance vis-à-vis de l’Etat dès qu’il ne s’agit plus d’action économique. Enfin, s’il a, lui aussi, la volonté de rassembler l’ensemble de la gauche britannique, c’est autour du parti travailliste qu’il entend le faire. Pas autour de sa personne. Jeremy Corbyn entend s’effacer au profit des idées et récuse la personnalisation de la politique. Cette attitude est, d’ailleurs, de manière paradoxale, une des clés de son succès.

En cela encore, le candidat de la gauche au leadership du Labour se démarque radicalement de Mélenchon. Et c’est aussi pour ces raisons qu’il peut gagner. Mais, faut-il le rappeler, les situations sont par trop différentes pour qu’on puisse en tirer quelque leçon que ce soit pour la France.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : Paper Aeroplanes – Same Mistakes

5 comments

  • Gilbert Duroux

    Voir ici comment les médias dominants, en France, traitent la conquête du partie travailliste par Corbyn :
    http://www.acrimed.org/article4745.html

  • franck-y

    Il faudrait aussi rappeler que l’ETAT est une monarchie au Royaume-uni, quand même, et que les partis français ne sont pas liés avec les syndicats (grâce aux anarchistes)! Sinon, l’article est très intéressant. Merci.

  • Christian LARS

    Cet article est ancien mais votre vision de Mélenchon est très limitée à l’image que vous vous en faites à partir des médias français, dans la réalité, vérifiable facilement pour toute personne qui veut bien s’en faire une idée en allant voir les choses de l’intérieur (autrement dit en analysant le fonctionnement de la france insoumise et avant du parti de gauche), il se trouve que JLM est en fait un social-démocrate au sens précis que ce terme avait encore jusque dans les années 70, un parlementariste même si cela ne l’empêche pas de s’exprimer dans la rue. Il est par ailleurs pour une union non pas boutiquière de partis ou chefs de mouvements s’entendant pour prendre le pouvoir au prix d’abandon de l’essentiel de leurs idées mais d’acceptation de toute personne quelle que soit sa couleur politique du moment qu’elle adhère au programme de réformes pour plus de république, d’écologie et de bien social de la France insoumise. Mais il semble que Corbyn soit moins pour la cohérence des idées que pour les arrangements partisans, à la différence de Mélenchon, mais peut-être aussi cela lui est il plus facile qu’en France où il y a beaucoup de partis et beaucoup de confusion entre une extrême droite qui veut rétablir certains droits sociaux et une gauche qui tire au flash ball et aux grenades lacrymo dans les manifestations contre ses lois pour favoriser la finance.

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