Shadow cabinet : derniers ajustements en vue des élections locales

La montagne médiatique a accouché d’une souris organisationnelle. Pendant la trêve des seasons greetings, équivalent britannique des fêtes de fin d’année, les médias ont monté en épingle un remaniement du shadow cabinet, le cabinet fantôme du parti travailliste. Avec l’aide de l’aile droite du Labour, du Telegraph au Mirror en passant par le pourtant sérieux Guardian, les principaux journaux ont multiplié les articles sur le thème d’un remaniement en forme de « vengeance ». Au final, ce mercredi 6 janvier, Maria Eagle, shadow secretary à la défense, bascule à la Culture, aux médias et aux sports, poste laissé vacant par Michael Dugher. Ce dernier a été proprement débarqué. Mais on est loin de la reprise en main par la gauche dure, pourtant annoncée par les grands tirages de la presse. La moitié des départs sont volontaires et le fait de représentants de l’aile droite du parti, qui n’acceptent pas les décisions du leader élu de leur propre parti.

La crise interne générée par le débat sur les frappes aériennes en Syrie ont plombé le parti travailliste à la fin de l’année 2015. Les discordances se sont traduites par deux discours aux antipodes lors du débat à la chambre des Communes. D’un côté, Jeremy Corbyn a défendu une non-intervention en dehors du cadre de l’ONU, comme l’avait acté le parti travailliste précédemment. De l’autre, le shadow ministre des Affaires étrangères, Hilary Benn, s’est fendu d’un discours belliciste, chaleureusement applaudi par les bancs conservateurs. Conséquence d’une liberté de vote accordée par le leader du Labour, cette dissension au plus haut niveau masque pourtant l’unité du parti sur les questions intérieures. Même au sein du Parliamentary Labour party, où les blairistes détiennent encore une majorité relative, la lutte contre l’austérité fait désormais consensus.

Maria Eagle passe de la défense à la culture avec le sourire

Maria Eagle passe de la défense à la culture avec le sourire

Pour Corbyn, il était urgent d’obtenir, à la tête du Labour, fonction de facto du shadow cabinet, un consensus similaire sur les questions de politique étrangère, une des pierres angulaires de sa campagne en vue du leadership. Or, la perspective d’une nouvelle crise sur le frontbench travailliste assombrissait un début d’année à forts enjeux pour Corbyn et le Labour. En effet, le renouvellement des missiles nucléaires Trident doit venir en débat à la chambre des Communes en mars prochain. Et Maria Eagle n’a jamais caché son engagement en faveur du maintien de l’arsenal nucléaire britannique quand Jeremy Corbyn défend le désarmement unilatéral. Pour les deux principaux intéressés, le changement d’affectation de Maria Eagle coulait donc de source et ne semble pas avoir provoqué de tension particulière.

Il a été rendu possible quand Corbyn a pris la décision de se débarrasser de Michael Dugher, ancien responsable de la campagne interne d’Andy Burnham. Représentant de l’aile droite du Labour, Dugher avait multiplié les attaques contre Corbyn et son équipe. Alors membre du shadow cabinet à la culture, il a multiplié les interventions dans les médias, pendant les vacances de fin d’année, pour accréditer la thèse d’un remaniement revanchard. Cette « déloyauté », selon les proches du leader du Labour, lui a finalement coûté une place qu’il aurait peut-être pu conserver en se montrant plus réservé. « Dugher a passé plus de temps à critiquer le leader du parti qu’à attaquer la politique des conservateurs », justifient, ce 6 janvier au matin, des sources proches de la tête du parti travailliste.

Le remaniement n'a pas empêché Corbyn d'affronter Cameron sur l'Europe

Le remaniement n’a pas empêché Corbyn d’affronter Cameron sur l’Europe

Shadow secretary aux affaires auropéennes, Pat McFadden a également perdu sa place. Très chaud partisan des frappes aériennes en Syrie, il s’était signalé par des critiques acerbes sur le leadership Corbyn et des attaques à peine voilées contre les mouvements pacifistes. En revanche, alors que David Cameron s’est démené sur les questions européennes, alors qu’un référendum se profile avant la fin 2017, McFadden n’a guère fait entendre sa voix sur ces sujets. Son limogeage a entraîné la démission de Jonathan Reynolds, discret shadow minister aux questions ferroviaires. Pourtant, là encore, le Labour a su prendre des positions en faveur d’un retour en propriété publique du rail britannique. Mais c’est Jeremy Corbyn qui a du prendre la parole sur le sujet. Enfin, Kevan Jones, shadow minister à la défense, a décidé de quitter le frontbench en réaction à l’éviction de McFadden mais aussi en fidélité à ses propres convictions favorables au renouvellement du parc de missiles Trident.

Ces départs ont donc permis un petit jeu de chaises musicales. Maria Eagle semble ravie de prendre en main les questions liées au Sport, à la culture et aux médias. Elle cède la place à une nouvelle arrivante, Emily Thornberry, membre du parlement pour Islington-South, réputée par son manque d’enthousiasme pour l’armement nucléaire. Autre entrée, celle de la jeune Emma Lewell-Buck, membre du parlement pour South-Shields, qui devient Shadow minister pour les gouvernements locaux. Elle aura notamment en charge les questions de dévolution des pouvoirs et, par là, la question sensible de la northern Powerhouse, projet porté par George Osborne. Enfin, la membre du parlement Pat Glass glisse de shadow minister à l’Education à shadow secretary aux affaires européennes. Elle devra porter la riposte travailliste à la vision ultra-libérale de l’Europe portée par David Cameron.

Jeremy Corbyn et Hilary BennHilary Benn conserve sa fonction aux Affaires étrangères. Après une rencontre en tête à tête avec Corbyn, les deux hommes seraient convenus de ne pas reproduire le sketch syrien. Benn junior aurait concédé la prééminence sur ces sujets au leader du parti, fort d’un mandat de près de 60 % des voix en septembre dernier. Hilary Benn, selon des sources très proches du dossier, aurait également acquiescé à la mise à l’écart de son shadow minister aux affaires européennes McFadden.

A l’issue de ce remaniement, à l’ampleur bien modeste finalement après deux jours entiers de spéculations diverses, Jeremy Corbyn s’est donné les moyens d’un shadow cabinet plus homogène, sur l’ensemble des dossiers. Un ajustement nécessaire pour que le parti puisse parler d’une seule voix. La perspective des élections locales en mai prochain rendait indispensable cette opération. Les interminables bisbilles sur le frontbench finissait par nuire à la capacité du Labour à se faire entendre.

Nathanaël Uhl

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