Renfermé sur lui même, le parti travailliste regarde passer le train du Brexit

A trop se regarder le nombril, le parti travailliste a encore raté l’occasion de peser sur les événements. A l’issue de trois jours de débats et de votes autour de l’article 50 du traité de Lisbonne, le Labour ne peut que constater que Theresa May a les coudées franches pour avancer vers son brexit version dure. Une fois encore, le principal parti de l’opposition n’a été capable que d’étaler ses désaccords en public. Theresa May peut savourer sa victoire. Après un premier vote rejetant par 336 voix contre 100 l’amendement du parti Ecossais SNP qui tentait de bloquer la procédure.  498 parlementaires ont voté en faveur du déclenchement de l’article 50, sans aucune conditions, contre 114.

Depuis lundi, et conformément au jugement de la Cour Suprême, le gouvernement de Theresa May a soumis aux voix des parlementaires un texte pour l’autoriser à déclencher l’article 50, préalable aux négociations en vue de la sortie effective de l’Union européenne. La première ministre avait, auparavant, pu vérifier qu’elle dispose d’une majorité sur le sujet. Pourtant, Corbyn a annoncé que les membres travaillistes du parlement devraient se soumettre à la discipline de vote. Il a évoqué le three-line whip, lequel punit d’exclusion du parti tout manquement au vote. Résultat : même s’il a bénéficié du soutien actif d’Yvette Cooper, trois membres de son shadow cabinet ont démissionné, Dawn Butler, Rachael Maskell et Jo Stevens, ainsi que la frontbencher Tulip Siddiq. Et  47 membres travaillistes du parlement ont voté contre l’activation de l’article 50.

Sauf pendant les directs sur les grandes chaînes, il y a eu peu de MPs présents aux débats sur le Brexit.

Jeremy Corbyn – qui n’a même pas assisté à la majorité des débats – avait annoncé qu’il recourrait à la plus stricte discipline de vote pour sécuriser le déclenchement de l’article 50, qui autorisera le début des négociations en vue de la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne. Pour lui, il s’agit du respect de la volonté des Britanniques qui, par 52%, ont choisi le Brexit lors du référendum de juin 2016. Le parti travailliste a présenté des amendements au texte de huit lignes présenté par Theresa May. Il a tenté, notamment, de faire inscrire le maintien dans le marché unique dans la loi ainsi que le respect des droits des salariés. En revanche, les travaillistes n’ont présenté aucun amendement pour obliger le gouvernement à consulter les parlements écossais, gallois et nord-irlandais.

Jusqu’à lundi soir, le Labour pouvait espérer compter sur quelques rebelles conservateurs et les lib-dems pour faire passer les amendements relatifs à la liberté de circulation, pierre angulaire du marché unique. Las, les backbenchers tory sont rentrés dans le rang. Theresa May n’a pas eu beaucoup à faire. A l’approche des élections locales, prévues pour mai 2017, présenter un front conservateur uni en comparaison d’un Labour éclaté encore une fois apparaît comme une évidence. Chacun a entendu le message.

Face au gouvernement, ce sont les backbenchers du Labour qui ont tenu la tranchée. Ici, Alison McGovern.

A l’issue des débats, l’état-major travailliste se retrouve isolé. Le mépris des parlements régionaux lui aliène les membres du parlement nationaliste écossais. Les Lib-Dems font cavalier seuls sur le thème « nous sommes les 48% » (ceux qui ont voté pour le maintien). Et la ligne travailliste apparaît illisible aux yeux du grand public. D’un côté, il s’agit de « respecter le choix du peuple », donc ne pas bloquer l’article 50. De l’autre, le Labour entend défendre l’accès au marché unique et la libre circulation des personnes. L’un et l’autre apparaissent incompatibles aux yeux du Britannique moyen. Et, pour finir, Corbyn a annoncé le three-line whip, même si aucun des 5 amendements présentés n’était retenu. Difficile d’y voir autre chose qu’un chèque en blanc à May…

La colère a dépassé le cadre du Parliamentary Labour Party (PLP), au sein duquel le leader travailliste est toujours minoritaire. Elle a gagné la base où de nombreux activistes ont fait entendre leur exigence d’une liberté de vote. Plus inquiétant pour Jeremy Corbyn, sa jeune garde commence à gronder. Les membres du frontbench Cat Smith et Clive Lewis, qui incarnent les espoirs de la gauche du Labour, ont fait savoir que la liberté de vote leur semble plus adaptée dans la période. A l’issue du vote, la présence de Clive Lewis au sein du shadow cabinet apparaît bien incertaine.

Theresa May profite de la démission du Labour pour imposer son agenda

Corbyn souffre, en sus, d’un grave problème d’autorité sur la discipline de vote. Il a défié le whip à 571 reprises, depuis son élection en 1983. Dans ce contexte, infliger le three-line relève d’une gageure. Surtout, cette menace – alors que May a pu vérifier qu’elle pourra déclencher l’article 50 à la fin du mois de mars – n’a eu pour effet que d’isoler encore un peu plus le vétéran socialiste. Cette fois, cependant, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

Le leader travailliste peut juste espérer que la ligne dure de May et la multiplication des gestes politiques à la droite extrême maintiennent un équilibre politique de nature à éviter une défaite lors de deux élections partielles qui auront lieu en février. Et surtout lors des locales de mai prochain. Ainsi, alors que des centaines de milliers de Britanniques multiplient les manifestations contre la visite d’état annoncée de Donald Trump, Theresa May traite ces cortèges par le mépris. Cela sera-t-il suffisant pour que le Labour maintienne ses positions, c’est le seul espoir qu’il reste à Corbyn.

Silvère Chabot et Nathanaël Uhl

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