Un Queen Speech express à l’heure du Brexit

C’est même une Queen express ! La reine Elizabeth II est venue, ce 21 juin, ouvrir la session parlementaire en prononçant son 64e Queen’s Speech. Ce discours porte non pas sur une mais deux années à venir. Conséquent s’il avait classiquement évoqué la législation pour l’année à venir, il a été particulièrement bref pour tracer 24 mois d’action du gouvernement. Il a porté en premier lieu sur le Brexit, et sur nombre de projets de loi divers dont un lié au drame de l’incendie de la tour Grenfell à Londres.

Signe des temps, ou de la mauvaise humeur royale, la Reine est arrivée et repartie en voiture et n’a pas souhaité revêtir la couronne. Cela peut paraître anecdotique, mais ces détails – comme le fait que le chapeau royal se rapproche singulièrement du drapeau européen – traduisent un état d’esprit.

Elizabeth II a écourté sa présence pour filer à Ascot

Certes, la vague de chaleur qui frappe le Royaume-Uni constitue une excuse rêvée pour éviter de donner trop d’importance à ce Queen’s Speech singulier. Après l’avoir prononcé, la souveraine n’a pas traîné, sans doute motivée par le grand prix d’Ascot. Comme l’a souligné malicieusement Dennis Skinner, le membre travailliste du parlement connu sous le nom de Beast of Bolton, « Elizabeth II préfère les chevaux aux parlementaires ».

Autre élément de contrariété, Theresa May n’a toujours pas d’accord avec le Democratic Unionist Party (DUP). De fait, à l’heure du discours de la Reine, les tories ne disposent toujours pas de majorité parlementaire pour le voter. Le coeur des promesses et mesures envisagées par Theresa May dans le manifesto des élections générales du 8 juin dernier sont absentes.

Exit la « dementia tax » ; plus de réouverture de la chasse aux renard ; on ne parle plus des suppressions des aides financières pour les foyers se chauffant au fuel. La fin de la gratuité des repas des cantines scolaires a également disparu, mais aussi la promesse d’un plafond des factures énergétiques. Pas de mention non plus des grammar schools, les conservateurs souhaitaient l’expansion de ces établissements (de 1,200 dans les années 1950, il n’en reste que 163 à travers le pays).

De fait, le Queen’s speech fixe le cap du Brexit. La feuille de route dont dispose la première ministre prévoit :

« la priorité du gouvernement est de sécuriser le meilleur accord possible alors que le pays quitte l’Union Européenne. Les ministres sont engagés pour travailler avec le Parlement et les administrations dédiées, pour construire le plus large consensus sur l’avenir du pays hors de l’Union Européenne. »

Une loi sera donc introduite pour abroger le « European Communities Act  » et fournir des certitudes aux particuliers et entreprises. Elle sera complétée par une législation qui fasse que « le Brexit soit un succès » pour le Royaume Uni, en établissant de nouvelles politiques sur l’immigration, les sanctions internationales, la sécurité nucléaire, l’agriculture et la pêche.

La loi d’abrogation – Elle va abroger le European Communities Act de 1972 et transposer les lois de l’UE en lois du Royaume-Uni, pour assurer une continuité légale alors que le pays quitte l’Union Européenne. 

Reprenant la nouvelle orientation des conservateurs sur le sujet, Elizabeth II a souligné ce que David Davis avait déjà annoncé lundi, lors de l’ouverture officielle des pourparlers avec la Commission européenne :

« Mon gouvernement cherchera à maintenir un partenariat spécial et profond avec ses alliés Européens et va forger de nouvelles relations commerciales à travers le globe. »

De nouvelles lois sur le commerce et les douanes sont annoncées qui visent à améliorer une politique commerciale indépendante, plus tournée vers les pays du Commonwealth, et à apporter du soutien à l’exportation des entreprises britanniques  à travers le monde.

En revanche, l’évolution  vers une forme allégée d’austérité n’est finalement pas à l’ordre du jour. Lors d’une récente intervention à la télévision, le Chancelier de l’Echiquier, Philip Hammond, avait déclaré que les conservateurs avaient « entendu le message des urnes » et qu’ils envisageaient des hausses d’impôts pour financer des actions sociales.

Le Queen’s speech a douché les espoirs de ce côté là. Il prévoit explicitement :

« Le gouvernement va continuer d’améliorer les finances publiques, en maintenant les impôts à un faible niveau ».

Il ne faudra pas non plus attendre de politique keynésienne. Le cap demeure d’attirer les investissements dans les infrastructures pour soutenir la croissance économique. Mais, en matière de rémunération, l’orientation fixée par le duo Cameron-Osborne en 2015 reste en vigueur : « Le salaire minimum vital sera augmenté, ainsi les salariés les moins payés bénéficieront des mêmes améliorations que les salariés les mieux payés. (Les) ministres vont chercher à améliorer les droits et protections dans un milieu de travail moderne. »

Le discours de la Reine n’a pas écarté l’actualité. Après la vague d’attentats qui a ébranlé le royaume, mais aussi après une montée des crimes de haine sans précédents, le gouvernement devrait annoncer des propositions pour lutter contre les discriminations sur la base de la race, de la foi, du genre, du handicap ou de l’orientation sexuelle. Une commission pour contrer l’extrémisme sera mise en place pour soutenir le gouvernement et réduire l’extrémisme sous toutes ses formes à travers la société, mais aussi sur internet, et l’empêcher de se répandre. La Reine Elizabeth a aussi dévoilé le virage sécuritaire proposé par la première ministre !

« A la lumière des attaques terroristes à Manchester et Londres, la stratégie du gouvernement en matière de contre-terrorisme sera évaluée, afin que la police et les forces de sécurité aient tous les pouvoirs dont elles ont besoin, les durées des peines de prison en lien avec les actes terroristes seront revues afin qu’elles soient suffisantes pour protéger la population. »

Le gouvernement devrait également développer son action en faveur de solutions politiques viables pour régler les conflits dans le Moyen-Orient. Mais l’option militaire reste privilégiée. Ainsi, Downing street ne cache pas qu’il travaillera « à réduire la menace terroriste à la source en continuant son action militaire pour détruire Daesh en Irak et en Syrie ».

La Reine a enfin relevé que Theresa May entend tirer les leçons du drame de Grenfell. « Des propositions seront faites pour bannir les loyers injustes, promouvoir équité et transparence sur le marché immobilier et s’assurer que plus de maison soient construites », a annoncé la monarque. 

Impossible de trouver le manifesto sur le site des Conservateurs

Yvette Cooper, du Labour, interviewée sur la BBC s’est montrée très critique à l’égard de ce discours. « Il n’aborde pas la question des moyens à apporter à des services publics qui ont de plus en plus de difficultés à assumer leurs missions qu’il s’agisse de la police, des pompiers, des hôpitaux et de l’éducation », a martelé cette figure du Labour.

Au final, sans renoncer à l’austérité, le gouvernement de Theresa May a dû officialiser un nombre certain de renoncements. Et pas des moindres. La première ministre est donc fragilisée, puisque ce manifesto était bien le sien. Quand les mesures phares en sont exclues, au point que le document officiel n’est plus disponible sur le site officiel du parti, c’est une May privée de son cap qui va devoir affronter, pendant deux longues années, une chambre des Communes globalement hostile.

« C’était son premier Queen’s speech, glisse un tenor tory. Ce sera aussi le dernier. »

 

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