George Osborne, coupé des réalités, se rêve à la tête du « parti du travail »

Tony Blair n’aura jamais eu le monopole de la triangulation ni celui des conseils d’Andrew Adonis, son ancien chef d’état-major politique. Dans son très attendu discours en tant que chancelier de l’Echiquier lors de la conférence annuelle des Conservateurs, George Osborne a récupéré la méthode, qui consiste à aller sur les terres de l’adversaire, et le conseiller, pour une nouvelle commission relative aux infrastructures. Ce lundi 5 octobre à Manchester, George Osborne, se posant plus que jamais en héritier de Cameron à la tête des Tories, s’est livré à un discours ciselé. Il a tenté de positionné le parti conservateur comme le « parti du travail » face à un Labour « évoluant vers les limites de la gauche ».

L’idéologue du parti conservateur a repris l’antienne selon laquelle l’accession de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste couperait la gauche des classes moyennes, supposées être plus centristes. Il faut donc que les Tories se recentrent pour occuper ce terrain, là. « À ces travailleurs complètement abandonnés par un parti évoluant vers les extrémités de la gauche, nous tendons aujourd’hui notre main. Nous sommes maintenant le parti du travail, le seul vrai parti des travailleurs », a tonné un George Osborne relooké et presque souriant. Tout à sa stratégie de récupération de l’électorat modéré, il n’a pas hésité à clamer, à la grande surprise des délégués : « Je rendrai toujours hommage au rôle du parti travailliste dans la construction du National Health Service et dans l’introduction des droits dans les lieux de travail ». Il a également prétendu que les travailleurs n’ont pas besoin de syndicats appelant à la grève mais plutôt de savoir « que nous sommes sur leur côté » et qu’ils peuvent « avoir confiance en nous ». Dans la lignée, les Tories envisagent sérieusement de créer leur propre syndicat pour faire pendant aux liens historiques entre le Labour et le Trade Union Congress.

Conférence des conservateurs 2015Mais ce que Osborne donne d’une main aux modérés du Labour, le chancelier de l’Echiquier le reprend de l’autre pour vanter son bilan : « Avec le parti travailliste, les banques ont fait faillite – nous les redressons. Avec le parti travailliste, la dette est montée en flèche – nous allons la faire baisser. Le parti travailliste a désormais tourné le dos aux opportunités et à l’aspiration – nous allons construire la démocratie partagée à laquelle ce parti a toujours cru ». Difficile de se souvenir, à entendre ses mots, que le ministre Osborne soutient l’extension de l’aéroport d’Heathrow, contre une partie notable des tories londoniens ; qu’il soutient le projet de limitation des droits syndicaux ; qu’il a mis son imprimatur à la possibilité de passer par-dessus les autorités locales pour imposer la fracturation hydraulique…

Cadeau empoisonné

Dans la foulée, toujours sur l’idée d’une démocratie partagée, Osborne a prôné pour un renforcement des pouvoirs locaux, notamment en matière fiscale. « Nous allons permettre aux gouvernements locaux de garder le produit de la fiscalité sur les entreprises. Ce sont 26 milliards de livres d’impôts sur le business qui resteront dans les conseils au lieu d’être envoyé jusqu’à Whitehall. Aujourd’hui, nous récupérons bien plus avec la fiscalité sur les entreprises que ce que nous rendons au travers des subventions aux collectivités », a insisté George Osborne. C’est, au demeurant, la plus importante des annonces qu’il ait faite ce lundi 5 octobre. Elle donne du crédit à la dévolution des pouvoirs (version britannique de la décentralisation). Sauf que ce changement aura pour conséquence la suppression totale des aides aux autorités locales… Et dans les zones économiquement dévastées du nord et du centre de l’Angleterre, cette modification aura tout l’air d’un cadeau empoisonné.

La police aide à livrer le champagne pour la conférence des ToriesLe chancelier de l’Echiquier, dont chacun aura du mal à se rappeler qu’il est à l’origine des décisions politiques qui baissent le plafond ouvrant droit aux allocations et aux crédits d’impôts, a enfoncé le clou : « C’est toujours le plus pauvre qui souffre quand l’économie échoue. Ce sont toujours les familles laborieuses qui perdent leurs emplois. Cela ne constitue pas la Grande-Bretagne plus aimable, plus attentionnée (allusion aux propos de Corbyn – NDLR). Je vais vous dire ce que c’est. C’est la cruauté économique déguisée en compassion socialiste ». George Osborne a axé son discours contre Jeremy Corbyn. En se choisissant cet adversaire, il se positionne avant tout chose comme son alter ego et, donc, comme le vrai patron des Tories. Quand Cameron aura quitté le 10 Downing Street. Un message qui s’adresse bien plus, finalement, aux délégués conservateurs cloîtrés dans le centre des conférences de Manchester, et à ses rivaux potentiels, qu’au pays.

Echapper à la réalité

Parce que les propos de George Osborne n’engagent, finalement, que ceux qui les reçoivent. Tandis que le Chancelier Tory a tenté de tourner les coupes budgétaires affectant notamment les politiques sociales comme un élément positif « à terme », il ne peut pas échapper à la réalité. Qui est qu’un nombre important de familles laborieuses seront plus mal loties avec sa nouvelle politique. George Osborne a dû, en effet, admettre à la BBC : « Les chiffres que nous publions montrent que, pour une famille typique avec un salarié à plein temps au salaire minimal, elle sera mieux lotie à la fin ». Enfin, ce devrait être le cas pour « neuf familles sur dix », a-t-il tempéré. Des propos contredits par un rapport de la Bibliothèque de la Chambre des communes qui, au contraire, affirme : « Un nombre important de ménages connaîtront des pertes de revenu liées aux coupes dans les allocations sans aucune augmentation de leurs salaires », malgré les engagements pris sur le relèvement du salaire minimum.

Manifestation monstre contre la politique des toriesCe rapport tend donc à montrer un chancelier de l’Echiquier coupé des réalités du pays qu’il contribue à gouverner. Au demeurant, il serait à l’image de la conférence des Tories, barricadée derrière un cordon policier jamais vu à Manchester, ville rouge par tradition. Une ville choquée par la présence, la veille, de tireurs d’élite postés sur les toits alors qu’environ 80 000 personnes défilaient dans les rues de la capitale du Nord de l’Angleterre pour dire « non à l’austérité » et « Tories dehors ». Ce lundi 5 octobre au soir, rompant avec la tradition politique britannique, la gauche tiendra meeting à Manchester. Et Jeremy Corbyn y prendra la parole. La règle tacite veut que le leader d’un parti ne s’exprime pas pendant la conférence annuelle du parti adverse. Mais Corbyn a prévenu, il entend mettre en œuvre une « nouvelle politique ».

Nathanaël Uhl

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